Alexandre Dumas - Le Chevalier de Maison Rouge

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Paris, mars 1793. Le Tribunal révolutionnaire vient d'être institué et la Terreur est imminente... Marie-Antoinette est prisonnière au Temple en attendant son procès dont l'issue ne fait aucun doute.

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  • Alexandre Dumas

    LLee cchheevvaalliieerr ddee MMaaiissoonn--RRoouuggee

    BeQ

  • Alexandre Dumas

    LLee cchheevvaalliieerr ddee MMaaiissoonn--RRoouuggee roman

    La Bibliothque lectronique du Qubec Collection tous les vents Volume 176 : version 1.01

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  • Alexandre Dumas, pre, (1802-1870) lauteur

    des Trois mousquetaires, du Comte de Monte-Christo, et de nombreux autres romans, a aussi laiss des romans et des nouvelles touchant au fantastique, dont La femme au collier de velours, Les Mille et un fantmes et Le meneur de loups ; et des romans historiques, dont Le Chevalier de Maison-Rouge, dont laction se situe en 1793, avec la mort de Marie-Antoinette.

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  • Le Chevalier de Maison-Rouge

    dition de rfrence :

    Bruxelles, Complexe, 2002.

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  • I

    Les enrls volontaires Ctait pendant la soire du 10 mars 1793. Dix

    heures venaient de tinter Notre-Dame, et chaque heure, se dtachant lune aprs lautre comme un oiseau nocturne lanc dun nid de bronze, stait envole triste, monotone et vibrante.

    La nuit tait descendue sur Paris, non pas bruyante, orageuse et entrecoupe dclairs, mais froide et brumeuse.

    Paris lui-mme ntait point ce Paris que nous connaissons, blouissant le soir de mille feux qui se refltent dans sa fange dore, le Paris aux promeneurs affairs, aux chuchotements joyeux, aux faubourgs bachiques, ppinire de querelles audacieuses, de crimes hardis, fournaise aux

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  • mille rugissements : ctait une cite honteuse, timide, affaire, dont les rares habitants couraient pour traverser dune rue lautre, et se prcipitaient dans leurs alles ou sous leurs portes cochres, comme des btes fauves traques par les chasseurs sengloutissent dans leurs terriers.

    Ctait enfin, comme nous lavons dit, le Paris du 10 mars 1793.

    Quelques mots sur la situation extrme qui avait amen ce changement dans laspect de la capitale, puis nous entamerons les vnements dont le rcit fera lobjet de cette histoire.

    La France, par la mort de Louis XVI, avait rompu avec toute lEurope. Aux trois ennemis quelle avait dabord combattus, cest--dire la Prusse, lEmpire, au Pimont, staient jointes lAngleterre, la Hollande et lEspagne. La Sude et le Danemark seuls conservaient leur vieille neutralit, occups quils taient, du reste, regarder Catherine y dchirant la Pologne.

    La situation tait effrayante. La France, moins ddaigne comme puissance physique, mais aussi moins estime comme puissance morale depuis

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  • les massacres de Septembre et lexcution du 21 janvier, tait littralement bloque comme une simple ville de lEurope entire. LAngleterre tait sur nos ctes, lEspagne sur les Pyrnes, le Pimont et lAutriche sur les Alpes, la Hollande et la Prusse dans le nord des Pays-Bas, et sur un seul point, du Haut-Rhin lEscaut, deux cent cinquante mille combattants marchaient contre la Rpublique.

    Partout nos gnraux taient repousss. Maczinski avait t oblig dabandonner Aix-la-Chapelle et de se retirer sur Lige. Steingel et Neuilly taient rejets dans le Limbourg ; Miranda, qui assigeait Mastricht, stait repli sur Tongres. Valence et Dampierre, rduits battre en retraite, staient laiss enlever une partie de leur matriel. Plus de dix mille dserteurs avaient dj abandonn larme et staient rpandus dans lintrieur. Enfin, la Convention, nayant plus despoir quen Dumouriez, lui avait envoy courrier sur courrier pour lui ordonner de quitter les bords du Biesboos, o il prparait un dbarquement en Hollande, afin de venir prendre le

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  • commandement de larme de la Meuse. Sensible au cur comme un corps anim, la

    France ressentait Paris, cest--dire son cur mme, chacun des coups que linvasion, la rvolte ou la trahison lui portaient aux points les plus loigns. Chaque victoire tait une meute de joie, chaque dfaite un soulvement de terreur. On comprend donc facilement quel tumulte avaient produit les nouvelles des checs successifs que nous venions dprouver.

    La veille, 9 mars, il y avait eu la Convention une sance des plus orageuses : tous les officiers avaient reu lordre de rejoindre leurs rgiments la mme heure ; et Danton, cet audacieux proposeur des choses impossibles qui saccomplissaient cependant, Danton, montant la tribune, stait cri : Les soldats manquent, dites-vous ? Offrons Paris une occasion de sauver la France, demandons-lui trente mille hommes, envoyons-les Dumouriez, et non seulement la France est sauve, mais la Belgique est assure, mais la Hollande est conquise.

    La proposition avait t accueillie par des cris

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  • denthousiasme. Des registres avaient t ouverts dans toutes les sections, invites se runir dans la soire. Les spectacles avaient t ferms pour empcher toute distraction, et le drapeau noir avait t arbor lhtel de ville en signe de dtresse.

    Avant minuit, trente-cinq mille noms taient inscrits sur ces registres.

    Seulement, il tait arriv ce soir-l ce qui dj tait arriv aux journes de Septembre : dans chaque section, en sinscrivant, les enrls volontaires avaient demand quavant leur dpart les tratres fussent punis.

    Les tratres, ctaient, en ralit, les contre-rvolutionnaires, les conspirateurs cachs qui menaaient au dedans la Rvolution menace au dehors. Mais, comme on le comprend bien, le mot prenait toute lextension que voulaient lui donner les partis extrmes qui dchiraient la France cette poque. Les tratres, ctaient les plus faibles. Or, les girondins taient les plus faibles. Les montagnards dcidrent que ce seraient les girondins qui seraient les tratres.

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  • Le lendemain ce lendemain tait le 10 mars tous les dputs montagnards taient prsents la sance. Les jacobins arms venaient de remplir les tribunes, aprs avoir chass les femmes, lorsque le maire se prsente avec le conseil de la Commune, confirme le rapport des commissaires de la Convention sur le dvouement des citoyens, et rpte le vu, mis unanimement la veille, dun tribunal extraordinaire destin juger les tratres.

    Aussitt on demande grands cris un rapport du comit. Le comit se runit aussitt, et, dix minutes aprs, Robert Lindet vient dire quun tribunal sera nomm, compos de neuf juges indpendants de toutes formes, acqurant la conviction par tous moyens, divis en deux sections toujours permanentes, et poursuivant, la requte de la Convention ou directement, ceux qui tenteraient dgarer le peuple.

    Comme on le voit, lextension tait grande. Les girondins comprirent que ctait leur arrt. Ils se levrent en masse.

    Plutt mourir, scrient-ils, que de consentir

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  • ltablissement de cette inquisition vnitienne ! En rponse cette apostrophe, les

    montagnards demandaient le vote haute voix. Oui, scrie Fraud, oui, votons pour faire

    connatre au monde les hommes qui veulent assassiner linnocence au nom de la loi.

    On vote en effet, et, contre toute apparence, la majorit dclare : 1 quil y aura des jurs ; 2 que ces jurs seront pris en nombre gal dans les dpartements ; 3 quils seront nomms par la Convention.

    Au moment o ces trois propositions furent admises, de grands cris se firent entendre. La Convention tait habitue aux visites de la populace. Elle fit demander ce quon lui voulait ; on lui rpondit que ctait une dputation des enrls volontaires qui avaient dn la halle au bl et qui demandaient dfiler devant elle.

    Aussitt les portes furent ouvertes et six cents hommes, arms de sabres, de pistolets et de piques, apparurent moiti ivres et dfilrent au milieu des applaudissements, en demandant

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  • grands cris la mort des tratres. Oui, leur rpondit Collot dHerbois, oui, mes

    amis, malgr les intrigues, nous vous sauverons, vous et la libert !

    Et ces mots furent suivis dun regard jet aux girondins, regard qui leur fit comprendre quils ntaient point encore hors de danger.

    En effet, la sance de la Convention termine, les montagnards se rpandent dans les autres clubs, courent aux Cordeliers et aux Jacobins, proposent de mettre les tratres hors la loi et de les gorger cette nuit mme.

    La femme de Louvet demeurait rue Saint-Honor, prs des Jacobins. Elle entend des vocifrations, descend, entre au club, entend la proposition et remonte en toute hte prvenir son mari. Louvet sarme, court de porte en porte pour prvenir ses amis, les trouve tous absents, apprend du domestique de lun deux quils sont chez Ption, sy rend linstant mme, les voit dlibrant tranquillement sur un dcret quils doivent prsenter le lendemain, et que, abuss par une majorit de hasard, ils se flattent de faire

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  • adopter. Il leur raconte ce qui se passe, leur communique ses craintes, leur dit ce quon trame contre eux aux Jacobins et aux Cordeliers, et se rsume en les invitant prendre de leur ct quelque mesure nergique.

    Alors, Ption se lve, calme et impassible comme dhabitude, va la fentre, louvre, regarde le ciel, tend les bras au dehors, et, retirant sa main ruisselante :

    Il pleut, dit-il, il ny aura rien cette nuit. Par cette fentre entrouverte pntrrent les

    dernires vibrations de lhorloge qui sonnait dix heures.

    Voil donc ce qui stait pass Paris la veille et le jour mme ; voil ce qui sy passait pendant cette soire du 10 mars, et ce qui faisait que, dans cette obscurit humide et dans ce silence menaant, les maisons destines abriter les vivants, devenues muettes et sombres, ressemblaient des spulcres peupls seulement de morts.

    En effet, de longues patrouilles de gardes

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  • nationaux recueillis et prcds dclaireurs, la baonnette en avant ; des troupes de citoyens des sections arms au hasard et serrs les uns contre les autres ; des gendarmes interrogeant chaque recoin de porte ou chaque alle entrouverte, tels taient les seuls habitants de la vi