Chevalier Gibet

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Aventura

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  • mile Chevalier

    Le gibet

    BeQ

  • 2

    mile Chevalier

    Drames de lAmrique du Nord

    Le gibet roman

    La Bibliothque lectronique du Qubec Collection tous les vents Volume 488 : version 1.0

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    Du mme auteur, la Bibliothque :

    Le chasseur noir Les derniers Iroquois

    Lenfer et le paradis de lautre monde La Capitaine

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    MON CHER E. FILLASTRE, La nouvelle dition de ce livre dont Victor

    Hugo avait daign prdire le succs vous est due. Nest-ce point vous, en effet, cher ami,

    penseur profond, physiologiste clair, mdecin de haute distinction, qui nous avez appris que le mot si terriblement cru de Bichat : Le cur est un muscle creux , trouvait son application, non seulement dans la chirurgie, mais souvent dans la pense intime des tres humains les plus aimant et dans la rigoureuse acceptation des faits des peuples les mieux dous pour clairer le monde au flambeau de la libert, de la philanthropie, de la fraternit.

    Cordialement vous, H.-E. CHEVALIER.

    Paris, le 4 dcembre 1878.

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    Le gibet

    dition de rfrence : Paris, Calmann-Lvy, diteurs, 1879.

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    I

    Les fiancs Par une glace, place au-dessus du piano,

    Rebecca vit entrer Edwin dans le parloir. Son cur battit avec force ; un clair traversa

    ses yeux ; elle rougit beaucoup, mais son corps ne fit aucun mouvement, et elle continua de dchiffrer sa partition comme si rien de nouveau ne lui ft arriv.

    Sans remarquer lmotion qui lavait agite, Edwin courut elle en scriant dune voix trouble :

    Rebecca ! ma chre Rebecca ! Les doigts de la jeune fille ne quittrent point

    les touches de son instrument ; cependant elle tourna lentement la tte, et, dun ton froid :

    Ah ! cest vous, Edwin ! dit-elle. Frapp par la scheresse de cette rception, il

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    sarrta court au milieu de la pice. Je croyais, miss Rebecca... balbutia-t-il. Mais elle linterrompt avec une vivacit

    fivreuse : Vous pouvez retourner do vous venez,

    monsieur ! Edwin plit ; un frisson parcourut ses

    membres. Sentant quil chancelait, il sappuya un guridon.

    Rebecca semblait avoir oubli sa prsence, et elle tracassait son piano avec plus dardeur que jamais.

    Pendant quelques minutes, nulle parole ne tomba de leurs lvres : la jeune fille jouait un morceau du clbre opra de Balfe, Bohemian Girl. Le jeune homme se demandait sil devait se retirer ou rester.

    Mais, fianc depuis sa plus tendre enfance Rebecca, lev prs delle, connaissant la fougue de son temprament et la bont de son cur, il ne pouvait croire quelle ft jamais fche contre lui, bien quelle et des motifs pour lui en vouloir. Aussi, surmontant sa douleur, il brusqua

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    une explication. Je vous prie de mentendre, dit-il. Elle ne rpondit point. Edwin continua : Des affaires dune grande importance mont

    forc dtre absent plus longtemps que je ne supposais...

    Et quelles affaires ? demanda Rebecca dun ton ironique.

    Sans doute il ne sattendait pas cette question soudaine, car il demeura muet.

    De nouveau, Rebecca stait retourne aux trois quarts, et, la main gauche frmissante encore sur son piano, la droite occupe relever une boucle de cheveux, elle rptait :

    Quelles affaires ? Des affaires srieuses, je vous lai dit, ma

    chre, fit-il la fin. Elle sourit ddaigneusement. Il sagissait, reprit Edwin, dune transaction

    fort grave. Ne pourrait-on savoir quelle tait la nature

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    de cette transaction fort grave ? Oh ! je nai rien de cach pour vous, dit-il en

    baissant les yeux. Alors, parlez. Jai t charg daccompagner des

    marchandises trs prcieuses au Canada. Trs prcieuses, en vrit ! dit-elle en

    haussant les paules. Je vous assure, ma chre Rebecca... Ne mentez pas, Edwin ! sexclama-t-elle en

    se levant tout dun coup ; ne mentez pas ! Malgr lamour que vous prtendez avoir pour moi et malgr vos serments, au lieu de songer votre avenir, amasser quelque bien pour vous tablir, vous avez encore travaill pour ce parti abolitionniste que je dteste !

    ces mots, Edwin changea de couleur. Il ouvrit la bouche pour protester ; mais limprieuse jeune fille scria aussitt :

    Nessayez point de nier ; votre conduite infme nous est connue. Et souvenez-vous que je ne serai point la femme dun homme qui cherche semer la division dans lUnion amricaine.

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    Qui donc vous a appris ?... murmura Edwin confus.

    Tenez, lisez ce journal ; il vous difiera sur votre propre compte.

    Et Rebecca indiqua par un geste, le Saturday Visitor, tal sur le guridon prs duquel se tenait son fianc.

    Celui-ci prit le journal et lut ce qui suit : Par une froide et sombre soire du mois

    pass, on frappa coups redoubls la porte dune maison habite par M. Edwin Coppie et sa mre, dont lhabitation est situe sur la limite de lIowa et du Missouri. Mme Coppie fut ouvrir. Un homme noir, robuste, dune haute taille, entra ; puis aprs lui, un second, un troisime ; enfin, huit ngres se trouvrent presque subitement dans cette demeure isole. Mme Coppie tait glace de frayeur. Ce ne fut quau bout de quelques instants que son fils parvint la rassurer. Pendant ce temps-l, les noirs, qui ntaient autres que des esclaves fugitifs, restrent immobiles et silencieux. Leffroi de la vieille dame stant dissip, ils demandrent si M. Edwin Coppie, sur

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    lassistance et lhospitalit duquel on leur avait dit quils pourraient compter, ntait pas l ?

    Cest moi, dit Edwin, et je ne tromperai pas vos esprances.

    Puis il les conduisit dans une chambre confortable, o il leur apporta du pain, de la viande et du caf. Les ngres se restaurrent, et, quelques minutes aprs, tous, except leur guide, un multre, dormaient dun profond sommeil, tendus sur le plancher.

    Cet homme raconta les aventures de sa petite caravane, compose desclaves du Bas-Missouri. Ses compagnons et lui arrivaient, dit-il, aprs avoir voyag toutes les nuits pendant deux semaines. La veille, ils avaient travers une petite rivire qui charriait des glaons, et dont les eaux taient tellement accrues quelles taient devenues presque un fleuve.

    Quand nous nous sommes enfuis, continua-t-il, nous venions dtre vendus, jallais tre emmen loin de ltat du Missouri, alors que jtais sur le point de me marier et que ma prtendue tait condamne rester dans cet tat.

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    Mais, observa Coppie, vous vous tes spar de votre fiance pour vous sauver ?

    Jespre bien, rpondit-il, quelle sera avec moi aussitt que je le voudrai.

    Et son visage sanima dune expression singulire.

    Les fugitifs ayant pris quelque repos, le guide, qui se nommait Shield Green, les veilla pour quils continuassent leur route. On tait leur poursuite. Edwin Coppie leur donna une voiture, et ils sacheminrent vers le Canada. Peu de temps aprs leur dpart arrivrent huit hommes cheval. Ils taient arms de carabines, pistolets, couteaux, et suivis dun limier qui avait traqu les pauvres vads jusqu cette distance. Il ntait pas encore jour quand ces chasseurs de chair humaine firent halte chez Coppie et reprirent la trace des fuyards. Un domestique de la maison, qui connaissait mieux le pays que les premiers, fut dpch en toute hte, par Edwin, afin de prvenir les malheureux ngres.

    Pour ceux qui se figureraient la position des poursuivants et des poursuivis, ce fut une journe

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    dinquitude et de souhaits fervents. On craignait que les fugitifs ne fussent rattraps. Ces pauvres gens ignoraient que les traqueurs fussent si prs deux. Vers midi, ils sarrtrent pour dner. Mais, comme ils se mettaient table, le messager, qui devait leur donner lalarme, atteignit lauberge o ils staient arrts.

    Aussitt, ils se remirent en marche. Vers deux heures, Coppie les rejoignit lui-mme, par des chemins dtourns, et leur proposa de les mener au Canada. Les ngres acceptrent avec joie cette obligeante proposition. Et Edwin se mit en tte de la bande qui se composait de toute une famille, nomme Coppeland, et du multre Green.

    Cependant leurs perscuteurs taient toujours sur la piste. Descendant devant une maison suspecte, ils la forcrent et la fouillrent de la cave aux combles. Heureusement pour les noirs que l, ces ennemis de leur race firent une sieste, et rafrachirent leurs chevaux.

    Les fugitifs gagnrent de lavance : ils se rfugirent, vers le soir, dans une fort de pins.

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    Le limier flairant lempreinte de leurs pas nen reprit pas moins la piste. Dj il sapprochait de la retraite o ces infortunes cratures se tenaient tapies ; ses aboiements froces faisaient retentir tous les chos de la fort et dj on entendait le galop des chevaux des chasseurs, quand Edwin, pouss par son ardent amour de lhumanit, se jeta sur le chien et lui enfona un couteau dans le cur.

    La nuit tait venue ; trangers la contre, les esclavagistes, nentendant plus la voix de leur limier qui avait roul mort sur le sol, craignirent de tomber dans une embuscade et tournrent bride.

    Le lendemain et les jours suivants, ils recommencrent la chasse avec un autre chien. Mais ce fut en vain. Conduits par le brave Edwin Coppie, les ngres parvinrent gagner le Canada, o ils sont maintenant en sret.

    Au nombre des fugitifs, il en tait un qui se faisait remarquer par sa rserve et la dlicatesse de ses formes ; ltoffe de ses vtements dhomme ntait pas dune qualit ordinaire. Cet

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    esclave tait une femme. Certaines gens prtendent, et cest notre avis positif, que ctait la fiance du multre Shield Green, senfuyant au Canada pour sy marier religieusement avec lpoux de son choix ; mais les journaux du Sud et tous les partisans de lesclavage voudraient f