Paul Verlaine, Ftes galantes

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  • Paul Verlaine, Ftes galantes

    CLAIR DE LUNE

    Votre me est un paysage choisi

    Que vont charmant masques1 et bergamasques2

    Jouant du luth3 et dansant et quasi

    Tristes sous leurs dguisements fantasques4.

    5 Tout en chantant sur le mode mineur5

    Lamour vainqueur et la vie opportune6,

    Ils nont pas lair de croire leur bonheur

    Et leur chanson se mle au clair de lune,

    Au calme clair de lune triste et beau,

    10 Qui fait rver les oiseaux dans les arbres

    Et sangloter dextase7 les jets deau,

    Les grands jets deau sveltes8 parmi les marbres9.

    Note complmentaire : construction syntaxique des vers 2, 3 et 4 :

    Les trois participes prsents charmant , jouant et dansant (vv. 2.3) se rapportent masques et bergamasques . Construction aller charmant, [] jouant [], dansant : aller est ici considr comme un semi-auxiliaire construit avec le participe prsent pour marquer laspect duratif, la continuit, la progression de laction. Le pronom relatif que est C.O.D. du participe charmant Ladjectif tristes est coordonn au participe dansant qui nest pas de la mme nature que lui.

    1masques : personnages qui portent des masques (mtonymie). 2bergamasques : sens originel : habitant de Bergame, ville italienne qui fut le berceau de la commedia dellarte. Sens

    du texte : masque originaire de Bergame et, par consquent, personnages qui portent ces masques. Certains critiques estiment que Verlaine a choisi ce terme uniquement pour la rime et la sonorit du mot.

    3luth : instrument de musique cordes pinces trs en vogue en Europe au XVIme et XVIIme sicles. 4fantasques : capable de caprices, de fantaisies tranges. 5mode mineur : terme de musique qui dsigne un mode dans lequel les intervalles forms partir de la tonique, sont

    mineurs ou justes et caractris par un demi-ton seulement entre certains degrs. Musique rpute plus favorable lexpression de la mlancolie ou de sentiments diffus.

    6opportune : sens proche du latin opportunus : appropri, utile, avantageux. 7extase : tat de bonheur particulier de lesprit qui se trouve comme transport hors du monde sensible sous leffet

    dune motion mystique. 8sveltes : qui a une forme lgre et lance. 9marbres : objet ou statue en marbre (mtonymie).

    Texte dit par des professeurs de lAcadmie de Rouen http://lettres.ac-rouen.fr/verlaine/index.htm

  • Paul Verlaine, Ftes galantes

    PANTOMIME1

    Pierrot2, qui na rien dun Clitandre3, Vide un flacon4 sans plus attendre, Et, pratique5, entame un pt.

    Cassandre6, au fond de lavenue7,

    5 Verse une larme mconnue8 Sur son neveu dshrit9.

    Ce faquin10 dArlequin11 combine Lenlvement de Colombine Et pirouette12 quatre fois.

    10 Colombine13 rve, surprise

    De sentir un cur dans la brise14 Et dentendre en son cur des voix.

    1 pantomime : pice de thtre mime. 2 Pierrot : personnage de la commedia dellarte habill de blanc la figure enfarine. ternel amoureux transi de Colombine. 3 Clitandre : personnage de jeune premier des Femmes Savantes de Molire, amoureux dHenriette, aim galement de la sur de

    celle-ci, Armande. 4 flacon : bouteille. 5 pratique : qui sattache aux faits, laction. 6 Cassandre : personnage de la mythologie grecque, soeur de Pris (prince troyen qui a enlev Hlne). Elle tait capable de

    prdire l'avenir sans toutefois tre crue. Le "neveu" du vers 6 pourrait dsigner Astyanax, fils d'Hector et d'Andromaque, prcipit du haut des remparts de Troie par les Grecs.

    7 avenue : large chemin dessin dans le parc. 8 mconnue : qui nest pas connue, ignore. 9 dshrit : priv de son hritage, mais aussi pauvre, dsavantag. 10 faquin : homme mprisable, insolent. 11 Arlequin : personnage de la commedia dellarte qui porte un habit compos de petits morceaux de drap triangulaires de couleurs

    diverses, un masque noir et un sabre de bois. Personnage intelligent, fin, astucieux. 12 pirouetter : tourner sur ses talons. 13 Colombine : personnage de la commedia dellarte qui reprsente une soubrette astucieuse et vive. 14 brise : petit vent frais, peu violent.

    Texte dit par des professeurs de lAcadmie de Rouen http://lettres.ac-rouen.fr/verlaine/index.htm

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    SUR LHERBE

    Labb1 divague2. - Et toi, marquis3, Tu mets de travers ta perruque4. - Ce vieux vin de Chypre5 est exquis6 Moins, Camargo7, que votre nuque.

    5 - Ma flamme8... - Do, mi, sol, la, si.

    Labb, ta noirceur9 se dvoile ! - Que je meure, Mesdames, si Je ne vous dcroche une toile !

    - Je voudrais tre petit chien !

    10 - Embrassons nos bergres, lune Aprs lautre. - Messieurs, eh bien ? - Do, mi, sol. - H ! bonsoir, la Lune !

    1 abb : suprieur dune abbaye, prtre sculier. 2 divaguer : tenir des propos incohrents, dlirer, draisonner. 3 marquis : titre de noblesse situ entre celui de comte et de duc. 4 perruque : coiffure postiche de cheveux naturels ou artificiels, signe dappartenance la noblesse de cour. 5 vin de Chypre : vin produit dans lle de Chypre, rpute appartenir la desse de lamour, Aphrodite (Vnus pour la religion

    romaine). 6 exquis : dlicieux, dlicat. 7 Camargo : nom dune danseuse franaise (Bruxelles 1710 - Paris 1770) qui triompha dans les opras et opras-ballets de Rameau

    (1683-1764) et Campra (1660-1744). 8 flamme : prendre ici dans un sens mtaphorique, lamour. 9 noirceur : mchancet, perfidie, dloyaut, immoralit.

    Texte dit par des professeurs de lAcadmie de Rouen http://lettres.ac-rouen.fr/verlaine/index.htm

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    LALLE

    Farde et peinte1 comme au temps des bergeries2, Frle parmi les nuds normes de rubans, Elle passe, sous les ramures3 assombries, Dans l'alle o verdit la mousse des vieux bancs, 4 Avec mille faons et mille affteries4 Qu'on garde d'ordinaire aux perruches5 chries. Sa longue robe queue6 est bleue, et l'ventail7 Qu'elle froisse en ses doigts fluets aux larges bagues 8 S'gaie en des sujets rotiques8, si vagues Qu'elle sourit, tout en rvant, maint9 dtail. - Blonde, en somme10. Le nez mignon avec la bouche 12 Incarnadine11, grasse et divine d'orgueil Inconscient. - D'ailleurs, plus fine que la mouche12 Qui ravive l'clat un peu niais de l'il.

    1 peinte : archasme ; anciennement, ce terme signifiait maquille, farde ou teinte ; cette dernire acception (signification) concernait le systme pileux dans la seconde moiti du XIXme sicle. Farde renvoie donc au visage, teinte la chevelure. 2 bergeries : renforce l'impression de dsutude, puisque ce mot voque Les Bergeries de Racan (1625) ; cette posie pastorale prsentait des personnages artificiels et s'appuyait sur des situations strotypes ; les prcieuses y jouaient les bergres, dignes cousines potiques d'Astre, personnage ponyme du roman d'Honor d'Urf, lui aussi du XVIIme sicle ; Marie-Antoinette, ses activit champtres et sa laiterie de Rambouillet en sont les ultimes avatars, au XVIIIme sicle. 3 ramures : ensemble des branches et des rameaux d'un arbre, ici au pluriel pour voquer une range d'arbres ouvrant un tunnel obscur et humide, cf. plus loin, la mousse... Verlaine apprcie ce type de frondaison (v. 7, la promenade , v. 40, En patinant , v. 4, Mandoline , v. 1 -2, puis v. 18, En sourdine ). Pour son obscurit intime ? 4 affteries : terme d'un niveau de langue relev pour dnoncer, car le mot est pjoratif, un comportement affect et prtentieux, dprciation renforce par le pluriel; ici l'aspect dplaisant est, non pas dcupl, mais multipli par... mille! (deux fois...). 5 perruche : cet oiseau au ppiement incessant et longue queue est aussi une mtaphore, au XIXme sicle, pour dsigner une femme qui bavarde pour le plaisir, sans queue ni tte, l'instar de ce volatile peru comme stupide, confirmant l'expression : cervelle d'oiseau... La femme s'approprie donc, de faon extravagante (cf. "d'ordinaire"), ce comportement. 6 queue : partie de la robe qui trane par derrire, sous la taille, cerne de nuds de rubans (v. 2) ; on la retrouve au v. 10 de "Mandoline". 7 ventail : il fait partie des accessoires incontournables de la femme jusqu' l'entre deux-guerres puisque l'ventail permet non seulement de s'venter, mais aussi de (se) dissimuler, en fait de jouer du regard, voire d'un code secret. 8 rotiques : voquant le dsir et son accomplissement sexuel, ce qu'ont illustr, parfois par allusion, cf. vagues, des peintres comme Boucher cher Verlaine... Ici, la pudeur se veut de rigueur, mais le clin d'oeil sensuel est aussi clair que dans Les coquillages, sinon comment expliquer le sourire complice : maint dtail ? 9 maint : adjectif collectif signifiant plusieurs, possible au singulier, ( Mandoline (v.7-8)), mais au pluriel dans le pome Dans la grotte (v. 6). 10 en somme : c'est l'expression d'un jugement global et sans nuances, qui se veut objectif, aprs observation (la couleur des sourcils puisqu'elle est peinte?) et rflexion; l'metteur intervient donc, ce qu'annonait typographiquement le tiret et ce que confirme la virgule. Ce suspens critique est supprim dans les ditions de 1886 et 1891 chez Vanier, ce qui semble moins heureux, et mufle... 11 incarnadin : cet adjectif rare voque un rouge de chair attnu, donc un rose vif. 12 mouche : les dames, aux XVIIme et XVIIIme sicles, se collaient sur le visage un petit morceau de taffetas, l'instar d'un grain de beaut, pour mieux faire ressortir leur teint par contraste. Comme l'ventail, cette mouche avait son langage et tait porteuse d'un message. Le seul problme est alors de dater la dame de ce texte. Vu la dsutude dans laquelle tait entr cet accessoire de mode au XIXmesicle, c'est bien une dame du temps jadis pour Ver