Pas de saison pour l'enfer

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Découvrez les premières pages de PAS DE SAISON POUR L'ENFER de Kent Anderson (en librairie le 6 mars 2013)!

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  • PAS DE SAISONPOUR LENFER

    KENT ANDERSON

  • Ce livre est ddicac Gary Hanson et Chris Ballmer. Gary et Chris,merci. Si vous naviez pas t l pour veiller sur moi, sans presquejamais me dire dy aller mollo, au camp ou Da Nang, dans lesmoments o mme moi, je me rendais bien compte que jtais peut-tre en train de pter un cble, je serais toujours l-bas, flipper avectoutes les autres recrues dans cet autocar noir. Ce autocar conduitpar un chauffeur qui ne dormait jamais, ne mangeait jamais et portaitle mme uniforme froiss que nous. Il nous a dit : Vous vous tes trs bien dbrouills, les gars. Tous ces pauvres

    types quon nous envoie ces derniers tempsAprs ce voyage en car en Asie du Sud-Est, la vie na plus jamais t

    pareille. Jai crit des trucs dont je suis fier. Suffit de sy tenir. Assisdevant avec lange de la Mort, je blaguais pendant quil filait toutdroit sans jamais sarrter il avait du pain sur la planche. Un jour,il a fini par se retourner, tout sourire sous sa casquette loufoque quilui cachait un il. Stant gar sur le bas-ct, lendroit exact o

    REMERCIEMENTS de lauteur

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  • on tait monts, il a ouvert la porte trois nouveaux gars. Tandisquils prenaient notre place, il leur a dit :

    Compostez et allez vous asseoir.On est descendus en se souhaitant bonne chance. Ctait hier

  • 1 Un A-Camp tait un camp autonome tabli par les Forces spciales U.S. en territoirevietcong, hors de porte de lartillerie amie. Daprs un vtran, Gordon L. Rottman,coups de la civilisation et entours dennemis redoutables, ces camps rappelaient les fortsdu Far West en territoire indien. (Toutes les notes sont de la traductrice.)

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    En attendant les hlicos

    Digressions de Kent Andersonsur la photo de couverture

    Ce matin-l, jattendais les hlicoptres devant le baraquement duCamp A-1011, Mai Loc. Cette photo prise par mon interprte viet-namien, Snuffy, pourrait paratre bidon, alors jaimerais dire un motde mes peintures de guerre.Regardez le mec de vingt-quatre ans que jtais alors. Observez ses

    yeux. Vous voyez ? Il est pass de lautre ct du miroir et ne pourraplus revenir.Aujourdhui je fais semblant dtre revenu, je nai pas le choix. En

    ralit, je vis toujours dans ces yeux-l. Je les habite volont, je nai qume laisser aller et je me sens bien, comme si jtais rentr la maison.Cest ce que je viens de faire, l, assis derrire mon bureau Santa

    Fe, au Nouveau-Mexique. Je ne me risque pas souvent a, et encore,

  • 2 En franais dans le texte. Minorit ethnique au teint sombre habitant les hauts plateaux duVietnam.3 Youpi on va tous crever ! , in I feel like Im fixing to Die, clbre chanson pacifiste deCountry Joe and the Fish (1967).

    juste un instant, sous peine dtre subjugu par les yeux et entran horsde cette pice pour ne plus la revoir. Cest comme le suicide forcedy penser, on finirait par trouver lide intressante et sortir un flinguedun tiroir.Revenons cette photo, si a ne vous drange pas. Mai Loc, bien

    que simple sergent, jtais responsable du renseignement mais aussides oprations et javais mont celle-l de A Z. Elle consistait emmener une section denviron vingt-cinq soldats, des Montagnards 2,jusqu la Cua Viet, rivire situe une quinzaine de bornes au sudde notre camp, derrire une chane de montagnes en dents de scie. Jaiaverti le capitaine :a fait au moins trois ans quon na plus un seul alli en zone

    dmilitarise. On est srs davoir des pertes.Ayant tudi les photos ariennes et parcouru rapports dagents,

    comptes rendus dinterrogatoires et transcriptions confidentiellesdcoutes radio, je savais quoi mattendre l-bas. Et alors ? Aprsdeux mois de service, javais fait une croix sur lide de rentrerun jour la maison, o que a puisse tre. Plus rien foutre !Jtais dj mort. Vous vous rappelez Country Joe and The Fish ?Whoopee! were all gonna die 3. Gary Hanson, mon meilleur ami,plus quun frre, allait venir avec moi. Deux tueurs arrogants face la mort.Donc, le matin du premier jour, on attendait les hlicos. Ils taient

    censs venir nous embarquer depuis lautre ct des montagnes puisrepartir en sens inverse afin de nous infiltrer. Cest l quon a appris

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    que ces hlicoptres taient vietnamiens, comme leurs pilotes. Desmachines mal entretenues, manuvres par des mecs sachant peinelire une carte a sentait le roussi, on avait intrt sassurer quilsnous dposent au bon endroit. Je me voyais dj en train de gueuler notre pilote, dans le vrombissement du moteur : Cest pas l,remonte ! Je me voyais mme lui coller un pistolet sur la tempe.Ce jour-l, les hlicos ne sont jamais venus. La mto tait mauvaise,

    pas moyen de franchir les montagnes avec une couverture nuageuseaussi basse et sombre. On savait que si le ciel se dgageait le tempsque les gars nous embarquent et nous dposent de lautre ct, puis secouvrait nouveau, ils ne pourraient pas revenir nous exfiltrer : ilfaudrait quon se dmerde seuls. Non seulement nous serions hors deporte de tout soutien dartillerie, mais aucun appui arien genre avia-tion tactique ou hlicoptres de combat ne serait esprer. Je savais aussique, si a tournait mal pour nous, il ne fallait pas compter sur les Vietspour revenir nous chercher dans une DZ, une zone datterrissage dange-reuse, mme avec une mto correcte. Ce ntait plus vraiment leurguerre. a ne lavait jamais t. Puisque les communistes allaient gagner, quoi bon risquer leur peau pour une bande damateurs amricainssuicidaires? Ce serait facile de nous laisser crever en disant au rapport :Mto pas bonne ou Nous alls sur zone, trouv personne.Aprs avoir mal dormi cette nuit-l, on a encore patient le lende-

    main. Il y avait de grandes chances pour que tout ennemi se trouvantl-bas soit maintenant au courant de lopration et nous attende.Parmi les Vietnamiens impliqus, certains servaient forcment din-formateurs lautre camp. Le temps tait toujours couvert et leshlicos infoutus de passer. ce stade, jimaginais que je descendais lepilote et quon se retrouvait dpendants du copilote. Et si on mourait,eh bien, ainsi soit-il On est retourns se coucher.

  • Je prenais du speed dans la journe, de lalcool le soir pour dormirun peu et de la codine le matin pour la gueule de bois et les mauxde tte, avec ma premire glule de dexamphtamine.Cette photo a t prise le matin du troisime jour. puis, bout de

    nerfs, jaurais prfr mourir plutt que de me dgonfler. Javais peur dela peur, peur de merder. Je ne craignais pas la mort mais jaimais autantquelle ne fasse pas trop mal. Il mest venu lide de passer lindex et lemajeur de chaque main dans la suie qui stait dpose sur un chauffe-eau krosne, afin de me dessiner des marques de camouflage dechaque ct du visage. a me donnait limpression dtre un guerrier,a ranimait mon courage. Tous les Montagnards mont imit.Dans le frigo du baraquement, javais mis de ct un grand bol en inox

    contenant un morceau de buf de la taille dune tte humaine, baignantdans son sang. Gary et moi avions prvu de foncer au baraquement dsquon entendrait les hlicoptres, de boire ce sang comme des Vikingspuis de balancer notre matos bord des hlicos et de dcoller avec le gotsal du sang dans la bouche et une seule envie, tuer le plus de mecspossible avant quils nous tuent. Tuer, tre tu, quelle diffrence?Regardez les yeux de ce type sur cette photo : pendant la Seconde

    Guerre mondiale, on appelait a le regard mille mtres. Il pour-rait marcher ternellement, ayant franchi la barrire de la fatigue.Toute peur la quitt. Sans pass ni avenir, dj mort et jamais n, ilvolue dans un espace dnu damour comme de peur. Libre de souci,de doute, despoir et o nont de sens ni la victoire ni la dfaite. Unespace que peu de gens visitent mais qui, une fois visit, sera toujoursl, prt accueillir quiconque souhaitera y retourner. Il suffit de savoirregarder et on est la maison. Home sweet home.

    Santa Fe (Nouveau-Mexique), t 2012

  • Venir bout de ce livre na pas t simple pour moi. Si je navais paspromis de my coller, je ne laurais pas fait, jaurais carrment toutenvoy bouler. En tant qucrivain, jai progress, et pas mal de cespages me semblent aujourdhui maladroites, du boulot damateur.Jai envie de les flanquer la poubelle, de les rcrire entirement ouden faire un tout autre livre. Mais si je mamusais a, sans treprcisment un mensonge, ce ne serait pas la vrit. Je me souviensvaguement des gens avec qui je tranais quand jai crit ces textes,potes de larme ou flics perdus de vue au fil des ans. Il marrive deme demander o ils se trouvent, ce quils sont devenus. Peut-tremorts, en taule, en chambre disolement quelque part au fond dunhpital psychiatrique, ou bien riches et malheureux L.A. Ils ont entout cas disparu de ma vie pour de bon.Hier soir, jai bloqu sur quelque chose, serr comme un moteur en

    surchauffe, mal huil, rcrire, affter ma prose, tenter dinsuffler durythme aux phrases. Jai dit Dennis : Cest nul, ce machin. En guise

    avant-propos de kent anderson

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  • de prface, on na qu mettre : La plupart de ces textes sont crits avecles pieds ; nanmoins, si par le plus grand des hasards des universi-taires sintressent un jour srieusement luvre dAnderson, peut-tre y trouveront-ils quelque intrt. Peut-tre que ma petite existencede srie B hante par la terreur pourra servir de gagne-pain unearme de profs pacifistes qui passeront les quarante prochaines annes se gausser de trucs dont ils auront entendu parler, trucs que jauraispeut-tre bien commis pour de vrai Non. Quon me laisse creverdans lombre. Sous une pluie glaciale. minuit et dvor par descharognards honntes.Ce matin, je ne trouve pas a si mauvais. Certains passages mam-

    nent rflchir sur le monde et sur moi-mme. Dautres me fontmme marrer. Cest un peu comme se trouver bord dun autocar quiremonterait le temps.Et cest bon de prendre le car parfois. Joublie que des gens sont

    forcs dy voyager de nuit. Quand je