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  • Thophile Gautier

    Le roman de la momie

    BeQ

  • Thophile Gautier(1811-1872)

    Le roman de la momie

    La Bibliothque lectronique du QubecCollection tous les ventsVolume 126 : version 1.02

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  • Du mme auteur, la Bibliothque :

    Nouvelles (3 tomes)Le capitaine Fracasse

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  • Thophile Gautier (1811-1872), auteur de romans, dont Le Capitaine Fracasse et Mademoiselle de Maupin, est aussi lauteur de plusieurs nouvelles.

    Le Roman de la momie parut en feuilleton dans le Moniteur universel, en 1857. Ce fut suivi par ldition en volume, en 1858, chez Hachette.

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  • Le roman de la momie

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  • M. Ernest Feydeau

    Je vous ddie ce livre, qui vous revient de droit ; en mouvrant votre rudition et votre bibliothque, vous mavez fait croire que jtais savant et que je connaissais assez lantique gypte pour la dcrire ; sur vos pas je me suis promen dans les temples, dans les palais, dans les hypoges1, dans la cit vivante et dans la cit morte ; vous avez soulev devant moi le voile de la mystrieuse Isis et ressuscit une gigantesque civilisation disparue. Lhistoire est de vous, le roman est de moi ; je nai eu qu runir par mon style, comme par un ciment de mosaque, les pierres prcieuses que vous mapportiez.

    Th. G.

    1 Spultures souterraines.

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  • Prologue

    Jai un pressentiment que nous trouverons dans la valle de Biban-el-Molouk une tombe inviole, disait un jeune Anglais de haute mine un personnage beaucoup plus humble, en essuyant dun gros mouchoir carreaux bleus, son front chauve o perlaient des gouttes de sueur, comme sil et t model en argile poreuse et rempli deau ainsi quune gargoulette de Thbes.

    QuOsiris vous entende, rpondit au docteur allemand le jeune lord : cest une invocation quon peut se permettre en face de lancienne Diospolis magna ; mais bien des fois dj nous avons t dus ; les chercheurs de trsors nous ont toujours devancs.

    Une tombe que nauront fouille ni les rois pasteurs, ni les Mdes de Cambyse, ni les Grecs, ni les Romains, ni les Arabes, et qui nous livre

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  • ses richesses intactes et son mystre vierge, continua le savant en sueur avec un enthousiasme qui faisait ptiller ses prunelles derrire les verres de ses lunettes bleues.

    Et sur laquelle vous publierez une dissertation des plus rudites, qui vous placera dans la science ct des Champollion, des Rosellini, des Wilkinson, des Lepsius et des Belzoni, dit le jeune lord.

    Je vous la ddierai, milord, je vous la ddierai : car sans vous qui mavez trait avec une munificence royale, je naurais pu corroborer mon systme par la vue des monuments, et je serais mort dans ma petite ville dAllemagne sans avoir contempl les merveilles de cette terre antique , rpondit le savant dun ton mu.

    Cette conversation avait lieu non loin du Nil, lentre de la valle de Biban-el-Molouk, entre le lord Evandale, mont sur un cheval arabe, et le docteur Rumphius, plus modestement juch sur un ne dont un fellah btonnait la maigre croupe ; la cange qui avait amen les deux voyageurs, et qui pendant leur sjour devait leur servir de

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  • logement, tait amarre de lautre ct du Nil, devant le village de Louqsor, ses avirons pars, ses grandes voiles triangulaires roules et lies aux vergues. Aprs avoir consacr quelques jours la visite et ltude des stupfiantes ruines de Thbes, dbris gigantesques dun monde dmesur, ils avaient pass le fleuve sur un sandal (embarcation lgre du pays), et se dirigeaient vers laride chane qui renferme dans son sein, au fond de mystrieux hypoges, les anciens habitants des palais de lautre rive. Quelques hommes de lquipage accompagnaient distance lord Evandale et le docteur Rumphius, tandis que les autres, tendus sur le pont lombre de la cabine, fumaient paisiblement leur pipe tout en gardant lembarcation.

    Lord Evandale tait un de ces jeunes Anglais irrprochables de tout point, comme en livre la civilisation la haute vie britannique : il portait partout avec lui la scurit ddaigneuse que donnent une grande fortune hrditaire, un nom historique inscrit sur le livre du Peerage and Baronetage, cette seconde Bible de lAngleterre, et une beaut dont on ne pouvait rien dire, sinon

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  • quelle tait trop parfaite pour un homme. En effet, sa tte pure, mais froide, semblait une copie en cire de la tte du Mlagre ou de lAntinos. Le rose de ses lvres et de ses joues avait lair dtre produit par du carmin et du fard, et ses cheveux dun blond fonc frisaient naturellement, avec toute la correction quun coiffeur mrite ou un habile valet de chambre eussent pu leur imposer. Cependant le regard ferme de ses prunelles dun bleu dacier et le lger mouvement de sneer qui faisait prominer sa lvre infrieure corrigeaient ce que cet ensemble aurait eu de trop effmin.

    Membre du club des Yachts, le jeune lord se permettait de temps autre le caprice dune excursion sur son lger btiment appel Puck, construit en bois de teck, amnag comme un boudoir et conduit par un quipage peu nombreux, mais compos de marins choisis. Lanne prcdente il avait visit lIslande ; cette anne il visitait lgypte, et son yacht lattendait dans la rade dAlexandrie ; il avait emmen avec lui un savant, un mdecin, un naturaliste, un dessinateur et un photographe, pour que sa

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  • promenade ne ft pas inutile ; lui-mme tait fort instruit, et ses succs du monde navaient pas fait oublier ses triomphes luniversit de Cambridge. Il tait habill avec cette rectitude et cette propret mticuleuse caractristique des Anglais qui arpentent les sables du dsert dans la mme tenue quils auraient en se promenant sur la jete de Ramsgate ou sur les larges trottoirs du West-End. Un paletot, un gilet et un pantalon de coutil blanc, destin rpercuter les rayons solaires, composaient son costume, que compltaient une troite cravate bleue pois blancs, et un chapeau de Panama dune extrme finesse garni dun voile de gaze.

    Rumphius, lgyptologue, conservait, mme sous ce brlant climat, lhabit noir traditionnel du savant avec ses pans flasques, son collet recroquevill, ses boutons raills, dont quelques-uns staient chapps de leur capsule de soie. Son pantalon noir luisait par places et laissait voir la trame ; prs du genou droit, lobservateur attentif et remarqu sur le fond gristre de ltoffe un travail rgulier de hachures dun ton plus vigoureux, qui tmoignait chez le savant de

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  • lhabitude dessuyer sa plume trop charge dencre sur cette partie de son vtement. Sa cravate de mousseline roule en corde flottait lchement autour de son col, remarquable par la forte saillie de ce cartilage appel par les bonnes femmes la pomme dAdam. Sil tait vtu avec une ngligence scientifique, en revanche Rumphius ntait pas beau : quelques cheveux rousstres, mlangs de fil gris, se massaient derrire ses oreilles cartes et se rebellaient contre le collet beaucoup trop haut de son habit ; son crne, entirement dnud, brillait comme un os et surplombait un nez dune prodigieuse longueur, spongieux et bulbeux du bout, configuration qui, jointe aux disques bleutres forms par les lunettes la place des yeux, lui donnait une vague apparence dibis, encore augmente par lenfoncement des paules : aspect tout fait convenable dailleurs et presque providentiel pour un dchiffreur dinscriptions et de cartouches hiroglyphiques. On et dit un dieu ibiocphale1, comme on en voit sur les fresques funbres, confin dans un corps de savant par

    1 tte dibis.

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  • suite de quelque transmigration.Le lord et le docteur cheminaient vers les

    rochers pic qui enserrent la funbre valle de Biban-el-Molouk, la ncropole royale de lancienne Thbes, tenant la conversation dont nous avons rapport quelques phrases, lorsque, sortant comme un troglodyte de la gueule noire dun spulcre vide, habitation ordinaire des fellahs, un nouveau personnage, vtu dune faon assez thtrale, fit brusquement son entre en scne, se posa devant les voyageurs et les salua de ce gracieux salut des Orientaux, la fois humble, caressant et digne.

    Ctait un Grec, entrepreneur de fouilles, marchand et fabricant dantiquits, vendant du neuf au besoin dfaut de vieux. Rien en lui, dailleurs, ne sentait le vulgaire et famlique exploiteur dtrangers. Il portait le tarbouch de feutre rouge, inond par-derrire dune longue houppe de soie floche bleue, et laissant voir, sous ltroit lisr blanc dune premire calotte de toile pique, des tempes rases aux tons de barbe frachement faite. Son teint olivtre, ses sourcils

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  • noirs, son nez crochu, ses yeux doiseau de proie, ses grosses moustaches, son menton presque spar par une fossette qui avait lair dun coup de sabre lui eussent donn une authentique physionomie de brigand, si la rudesse de ses traits net t tempre par lamnit de commande et le sourire servile du spculateur frquemment en rapport avec le public. Son costume tait fort propre : il consistait en une veste cannelle soutache en soie de mme couleur, des cnmides ou gutres dtoffe pareille, un gilet blanc orn de boutons semblables des fleurs de camomille, une large ceinture rouge et dimmenses grgues aux plis multiplis et bouffants.

    Ce Grec observait depuis longtemps la cange lancre devant Louqsor. la grandeur de la barque, au nombre des rameurs, la magnificence