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Revue de lhistoire des religionsNumro 1 (2011) Varia................................................................................................................................................................................................................................................................................................

Jean-Claude Lacam

Le prtre danseur de Gubbio. tude e e ombrienne (III -II s. av. J.-C.)................................................................................................................................................................................................................................................................................................

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Rfrence lectronique Jean-Claude Lacam, Le prtre danseur de Gubbio. tude ombrienne (III -II s. av. J.-C.), Revue de lhistoire des religions [En ligne],1|2011, mis en ligne le 01 mars 2014. URL : http://rhr.revues.org/7709 DOI : en cours d'attribution diteur : Armand Colin http://rhr.revues.org http://www.revues.org Document accessible en ligne sur : http://rhr.revues.org/7709 Ce document est le fac-simil de l'dition papier. Cet article a t tlcharg sur le portail Cairn (http://www.cairn.info).e e

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JEAN-CLAUDE LACAMUniversit de Paris 1 (Panthon-Sorbonne) UMR 8210 ANHIMA (Anthropologie et Histoire des Mondes Antiques)

Le prtre danseur de Gubbio tude ombrienne (IIIe-IIe s. av. J.-C.)

plusieurs reprises, au cours des rituels prescrits par les Tables Eugubines, lofciant frappe le sol de son pas, selon une cadence ternaire et en un mouvement circulaire, ce que daucuns qualient de danse , par analogie avec les gures chorgraphiques des Saliens et des Arvales. Contrairement ces exemples romains, le martlement ombrien na aucune vise esthtique : il a pour fonction rituelle essentielle, comme la libation laquelle il est systmatiquement associ, de faciliter (et dapaiser) la communication avec des dieux ambivalents et inquitants, aux ramications souterraines. The Dancer Priest of Gubbio. An Umbrian Study (3rd-2nd Century B.C.) On several occasions, during the rites prescribed by the bronze Tables of Gubbio, the priest beats the ground with his step, following a ternary rhythm and performing a turning movement, which some have called a dance, comparatively to the choreographic gures of the Salians and the Arvals. Contrary to these Roman examples, the Umbrians hammering has no aesthetic aim : its main ritual function, as the libation to which it is systematically joined, consists in facilitating (and rendering peaceful) communication with ambivalent and disturbing gods with underground ramications.

Revue de lhistoire des religions, 228 1/2011, p. 5 26

Dans une tude rcente, J. Scheid dmontrait combien lhymne cadenc ralis par les Arvales en conclusion du sacrice Dea Dia slevait au rang dune vritable uvre dart1. Les Tables de Gubbio2 tmoignent elles aussi de mouvements rythms, insrs dans les pratiques rituelles dun autre collge de prtres du monde italique, que lon a souvent rapproch de la phratrie romaine : les frres atiieie3. Plus gnralement, dans les civilisations antiques, la danse est rgulirement associe la religion, souvent dailleurs au sein de confrries religieuses : en Msopotamie4, en Grce5, Rome6 mais aussi dans une rgion voisine de lOmbrie : ltrurie7. Le prtre danseur8 de Gubbio semble cependant obir des motivations originales. Une tude comparatiste devrait permettre de mieux cerner le droulement et la signication de cette danse eugubine. Mais cest dabord lanalyse de ces mouvements dans leur contexte rituel qui pourra en faire merger les particularits. La danse Gubbio nintervient en effet que dans certaines crmonies, en lhonneur de divinits particulires, et en lien troit avec certains1. J. Scheid, 2007, p. 439 ( ces hymnes [] apparaissent comme des uvres dart qui sajoutent aux rites et aux prires ), p. 442 et p. 444 ( Les prtres recevaient des livrets avec le texte de lhymne, retroussaient leurs toges et rcitaient ce texte tripodantes []. La rcitation des deux hymnes reprsentait un moment de plaisir et dagrment pour les hommes et pour les dieux ). Je tiens remercier vivement John Scheid pour ses remarques et conseils propos de cet article. 2. Les Tables Eugubines (TE) en alphabet ombrien sont dates gnralement de la n du IIIe sicle avant notre re et celles en alphabet latin de la n du IIe sicle av. J.-C. ; voir A. Ancillotti, 1995, p. 42. Linterprtation de dtail reste encore parfois bien obscure, comme le souligne le principal traducteur de cette longue inscription J. W. Poultney, 1959, p. 14. Voir aussi, pour la traduction de ces Tables : A. Ernout, 1961 ; G. Devoto, 1974 ; A. L. Prosdocimi, 1978 ; A. Ancillotti, R. Cerri, 1996. 3. En raison dimpratifs ditoriaux, les termes eugubins en alphabet indigne gurent non pas en caractres gras selon lusage mais souligns, tandis que les mots en alphabet latin sont indiqus en italique. Pour viter toute latinisation abusive et toute reconstruction grammaticale hasardeuse, les termes cits sont conservs aux cas et aux formes conjugues qui sont ceux de chaque occurrence. 4. Voir C. Roche, 2005. 5. Voir par exemple H. Jeanmaire, 1939. 6. Voir par exemple R. Cirilli, 1913 ; R. Bloch, 1958 ; M.-H. Garelli-Franois, 1995. 7. Voir G. Camporeale, 1987. 8. Selon le titre de louvrage de R. Cirilli, 1913, repris par G. Dumzil, 1987, p. 287, propos des Saliens.

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gestes : seule la prise en compte des spcicits de ces liturgies, du visage de ces dieux, de la signication de ces rituels associs permettra dclairer cette gestuelle.UN SOBRE PAS CADENC

Cette danse intervient explicitement au cours de quatre crmonies : la purication du mont Fisiu et de la cit eugubine tout entire9, la lustration du peuple10, les seme nies tekuries11 (vraisemblablement des ftes en lhonneur du dieu *Semo) et lHuntia12 au cours de laquelle un chien est sacri en lhonneur de la divinit Hunte Iuvie. Elle est accomplie systmatiquement par lafertur, qui, au sein du collge des Atiieie, assure la ralisation des rituels : cest lui qui encadre les prises dauspices, effectue les sacrices dont il fournit les victimes, organise le banquet des Frres. Cest dire que cet ofciant nest en rien spcialis dans lexcution de cette danse . En outre, il en ralise les mouvements la vue de tous, alors que les Arvales rcitent leur hymne en le scandant de leurs pas huis clos dans le sanctuaire de Dea Dia13 , loin de tout regard profane. Le terme qui dsigne cette danse est ahtrepuatu14 en caractres ombriens et atripursatu15 (et les variantes atropusatu16 et ahatripursatu17) en alphabet latin ; il sagit dun impratif futur la troisime personne du singulier dont le sujet implicite est constamment lofciant. Pour la plupart des commentateurs18, ce mot, qui remonterait un thme *a-tri-pod--tod, peut aisment tre rappro9. TE Ia-Ib 1-9 ; VIa-VIb 1-47. 10. TE Ib 10-45 ; VIb 48-VIIb 4. 11. TE IIb 1-29. 12. TE IIa 15-44. 13. J. Scheid, 2007, p. 442 ; voir Protocole de 219 (J. Scheid, 19982, no 101, l. 6-7) : Ensuite le sanctuaire fut ferm, tous sortirent. Enferms lintrieur, la toge releve, les prtres frapprent le sol selon un rythme ternaire en rcitant lhymne . Voir aussi C. Guittard, 2007, p. 112. 14. TE IIa 24, 25, 31, 38 ; IIb 18. 15. TE VIb 16. 16. TE VIb 36. 17. TE VIIa 23, 36. 18. Voir J. W. Poultney, 1959, p. 295 ; G. Devoto, 1974, p. 59 ; A. L. Prosdocimi, 1978, p. 715 ; A. Ancillotti, R. Cerri, 1996, p. 333 ( danzare al ritmo di tre battute di piede ).

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ch dautres termes ombriens19 avec lesquels il partage le thme *-tri, mais aussi du latin tripudium : il dsignerait de la mme faon lexcution dun mouvement ternaire. Quelques indications peuvent permettre de dcrire cette danse . Comme lanalyse linguistique et tymologique la rvl, lafertur frappe le sol de son pas selon une cadence trois temps. Un tel rythme nest pas tonnant dans le contexte eugubin qui semble faire du chiffre trois un impratif rituel constant : la purication du mont Fisiu requiert ainsi le sacrice de trois victimes, en lhonneur de dieux regroups en deux triades devant et derrire trois portes ; la lustration du peuple ncessite galement trois sacrices et une triple circumambulation accompagne de trois invocations ( quil fasse le tour trois fois [triiuper], quil prie trois fois, [quil dise] trois fois : Allez, Ikuvinus20 ) ; lors de lHuntia, le chiffre trois se fait en particulier prsence obsdante puisque le martlement ternaire est excut neuf reprises, soit vingt-sept fois, nombre qui se donne, selon G. Durand21, pour lexaspration du motif ternaire (trois fois trois fois trois).