Spirite Théophile Gautier 1866 - les. · PDF filepréférable à la...

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  • SpiriteThophile Gautier

    1866

    Chapitre I

    Guy de Malivert tait tendu, assis presque sur les paules, dans un excellent fauteuil prs de sa chemine, o flambait un bon feu. Il semblait avoir pris ses dispositions pour passer chez lui une de ces soires tranquilles dont la fatigue des joies mondaines fait parfois un plaisir et une ncessit aux jeunes gens la mode. Un saute-en-barque de velours noir agrment de soutaches en soie de mme couleur, une chemise de foulard, un pantalon pied de flanelle rouge, de larges pantoufles du Maroc o dansait son pied nerveux et cambr, composaient son costume, dont la confortabilit nexcluait pas llgance. Le corps dbarrass de toute pression incommode, laise dans ces vtements moelleux et souples, Guy de Malivert, qui avait fait la maison un dner dune simplicit savante, gay de deux ou trois verres dun grand vin de Bordeaux retour de lInde, prouvait cette sorte de batitude physique, rsultat de laccord parfait des organes. Il tait heureux sans quil lui ft arriv aucun bonheur.Prs de lui, une lampe ajuste dans un cornet de vieux cladon craquel rpandait la lumire laiteuse et douce de son globe dpoli, semblable une lune questompe un lger brouillard. La lueur en tombait sur un volume que Guy tenait dune main distraite et qui ntait autre que lvangeline de Longfellow.Sans doute Guy admirait luvre du plus grand pote quait produit encore la jeune Amrique, mais il tait dans cette paresseuse disposition dme o labsence de pense est prfrable la plus belle ide exprime en termes sublimes. Il avait lu quelques vers, puis, sans quitter le livre, il avait appuy sa tte au douillet capitonnage du fauteuil recouvert dune guipure, et il jouissait dlicieusement de ce temps darrt de son cerveau. Lair tide de la chambre lenveloppait dune suave caresse. Autour de lui tout tait repos, bien-tre, silence discret, quitude intime. Le seul bruit perceptible tait le sifflement dun jet de gaz sortant dune bche et le tic-tac de la pendule dont le balancier rythmait le temps voix basse.On tait en hiver ; la neige rcemment tombe assourdissait le roulement lointain des voitures, assez rares dans ce quartier dsert, car Guy habitait une des rues les moins frquentes du faubourg Saint-Germain. Dix heures venaient de sonner, et notre paresseux se flicitait de ne pas tre en habit noir et en cravate blanche debout dans une embrasure de croise au bal de quelque ambassade, ayant pour perspective les maigres omoplates dune vieille douairire trop dcollete. Bien quil rgnt dans la chambre une temprature de serre chaude, on sentait quil faisait froid dehors, rien qu lardeur avec laquelle brlait le feu et au silence profond des rues. Le magnifique angora, compagnon de Malivert en cette soire de farniente, stait rapproch du foyer roussir sa blanche fourrure, et le garde-feu dor lempchait seul de se coucher dans les cendres.La pice o Guy de Malivert gotait ces joies paisibles tenait le milieu entre le cabinet dtude

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  • et latelier. Ctait une salle vaste et haute de plafond, qui occupait le dernier tage du pavillon habit par Guy et situ entre une grande cour et un jardin plant de ces arbres sculaires dignes dune fort royale, et quon ne trouve plus que dans laristocratique faubourg, car il faut du temps pour produire un arbre, et les parvenus nen peuvent improviser pour donner de lombre leurs htels btis avec la hte dune fortune qui craint la banqueroute.Les murs taient revtus de cuir fauve, et le plafond se composait dun entrecroisement de poutres en vieux chne encadrant des caissons de sapin de Norvge, auxquels on avait laiss la couleur primitive du bois. Ces teintes sobres et brunes faisaient valoir les tableaux, les esquisses et les aquarelles suspendus aux parois de cette espce de galerie o Malivert avait runi ses curiosits et fantaisies dart. Des corps de bibliothque en chne, assez bas pour ne pas gner les tableaux, formaient autour de la pice comme un soubassement interrompu par une porte unique. Les livres qui chargeaient ces rayons eussent surpris lobservateur par leur contraste ; on et dit la bibliothque dun artiste et celle dun savant mles ensemble. ct des potes classiques de tous les temps et de tous les pays, dHomre, dHsiode, de Virgile, de Dante, dArioste, de Ronsard, de Shakespeare, de Milton, de Goethe, de Schiller, de lord Byron, de Victor Hugo, de Sainte-Beuve, dAlfred de Musset, dEdgar Poe, se trouvaient la Symbolique de Creuzer, la Mcanique cleste de Laplace, lAstronomie dArago, la Physiologie de Burdach, le Cosmos de Humboldt, les uvres de Claude Bernard et de Berthelot, et autres ouvrages de science pure. Guy de Malivert ntait cependant pas un savant. Il navait gure appris que ce quon montre au collge ; mais, aprs stre refait son ducation littraire, il lui avait sembl honteux dignorer toutes les belles dcouvertes qui font la gloire de ce sicle. Il stait mis au courant de son mieux, et lon pouvait parler devant lui astronomie, cosmogonie, lectricit, vapeur, photographie, chimie, micrographie, gnration spontane ; il comprenait et parfois il tonnait son interlocuteur par une remarque ingnieuse et neuve.Tel tait Guy de Malivert lge de vingt-huit ou vingt-neuf ans. Sa tte, un peu claircie sur le haut du front, avait une expression ouverte et franche qui faisait plaisir voir ; le nez, sans tre dune rgularit grecque, ne manquait pas de noblesse et sparait deux yeux bruns au regard ferme ; la bouche, un peu paisse, annonait une bont sympathique. Les cheveux, dun brun chaud, se massaient en petites boucles fines et tordues qui repoussaient le fer du coiffeur, et une moustache dun ton dor roux ombrageait la lvre suprieure. Bref, Malivert tait ce quon appelle un joli garon, et son entre dans le monde il avait eu des succs sans beaucoup les rechercher. Les mres ornes de filles marier taient aux petits soins pour lui, car il avait 40 000 francs de rente en terres et un oncle cacochyme plusieurs fois millionnaire dont il devait hriter. Position admirable ! Cependant Guy ne stait pas mari ; il se contentait de faire un signe de tte approbateur aux sonates que les jeunes personnes excutaient en sa prsence ; il les reconduisait poliment leur place aprs la contredanse, mais son entretien avec elles pendant les repos des figures se bornait des phrases du genre de celle-ci : Il fait bien chaud dans ce salon ; aphorisme do il tait impossible de dduire la moindre esprance matrimoniale. Ce ntait pas que Guy de Malivert manqut desprit ; il aurait trouv aisment dire quelque chose de moins banal sil net craint de semptrer dans ces toiles ourdies de fils plus tnus que des fils daraigne, tendues dans le monde autour des vierges nubiles dont la dot nest pas considrable.Lorsquil se voyait trop bien accueilli dans une maison, il cessait dy aller, ou il partait pour un grand voyage, et son retour il avait la satisfaction de se voir parfaitement oubli. On dira peut-tre que Guy, comme beaucoup de jeunes gens daujourdhui, trouvait dans le demi-monde de passagres unions morganatiques qui le dispensaient dun mariage srieux. Il nen tait rien. Sans tre plus rigoriste que ne le comportait son ge, Malivert naimait pas ces beauts pltres, coiffes comme des caniches et ballonnes de crinolines extravagantes. Pure affaire de got. Il avait eu comme tout le monde quelques bonnes fortunes. Deux ou trois femmes incomprises, plus ou moins spares de leurs maris, lavaient proclam leur idal,

  • quoi il avait rpondu : Vous tes bien honntes , nosant pas leur dire quelles ntaient pas du tout son idal lui ; car ctait un garon bien lev que Malivert. Une petite figurante des Dlassements-Comiques, qui il avait donn quelques louis et un talma de velours, se prtendant trahie, avait essay de sasphyxier en son honneur ; mais, malgr ces belles aventures, Guy de Malivert, sincre envers lui-mme, reconnaissait quarriv cet ge solennel de vingt-neuf ans, o le jeune homme va devenir homme jeune, il ignorait lamour, tel du moins quil est dpeint dans les pomes, les drames, les romans, ou mme comme le reprsentaient ses camarades par leurs confidences ou leurs vantardises. Il se consolait trs aisment de ce malheur en songeant aux ennuis, aux calamits et aux dsastres quentrane cette passion, et il attendait avec patience le jour o devait paratre, amen par le hasard, lobjet dcisif qui le devait fixer.Cependant, comme souvent le monde dispose de vous sa fantaisie et selon sa convenance, il avait t dcid dans la socit que frquentait plus particulirement Guy de Malivert quil tait amoureux de Mme dYmbercourt, une jeune veuve laquelle il faisait dassez nombreuses visites. Les terres de Mme dYmbercourt jouxtaient celles de Guy ; elle possdait une soixantaine de mille francs de revenu et navait que vingt-deux ans. Elle avait fort convenablement regrett M. dYmbercourt, vieillard assez maussade, et sa position lui permettait de prendre un mari jeune et de bonne mine, dune naissance et dune fortune gale la sienne. Le monde les avait donc maris de son autorit prive, pensant que cette maison aurait un salon agrable, terrain neutre o lon pourrait se rencontrer. Mme dYmbercourt acceptait tacitement cet hymen, et se regardait dj un peu comme la femme de Guy, qui ne mettait aucun empressement se dclarer, et mme songeait ne plus aller chez la jolie veuve, quil trouvait lgrement ennuyeuse aux airs lgitimes quelle prenait par avance dhoirie.Ce soir-l mme, Guy devait prendre le th chez Mme dYmbercourt ; mais, aprs dner, la nonchalance lavait envahi ; il stait senti si bien chez lui, quil avait recul lide de shabiller et de sortir par sept ou huit degrs de froid, malgr la pelisse et le manchon deau bouillante placs dans sa voiture. Pour prtexte, il stait dit que son cheval ntait pas ferr glace et pourrait dangereusement glisser sur la neige durcie. Dailleurs, il ne se souciait pas de laisser deux ou trois heures devant une porte, expose la bise, une bte que Crmieux, le clbre marchand de chevaux des