Souvenirs du bagne

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Auteur : Augustin Liard-Courtois / Ouvrage patrimonial de la bibliothèque numérique Manioc. Service commun de la documentation Université des Antilles et de la Guyane. Bibliothèque Alexandre Franconie, Conseil Général de la Guyane.

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  • MANIOC.orgBibliothque Alexandre Franconie

    Conseil gnral de la Guyane

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  • les 2 Vol

    Complet

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  • SOUVENIRS DU BAGNE

  • DU M M E A U T E U R

    POUR PARAITRE PROCHAINEMENT :

    Aprs le Bagne.

    Il a t tir de cet ouvrage cinq exemplaires num-

    rots sur papier de Hollande.

  • L I A R D - C O U R T O I S Ex-Forat

    SOUVENIRS D U

    BAGNE

    P A R I S

    LIBRAIRIE C H A R P E N T I E R ET F A S Q U E L L E EUGNE FASQUELLE, DITEUR

    11, RUE DE GRENELLE, 11

    1903 T o u s droits rservs

  • SOUVENIRS DU BAGNE

    PREMIRE PARTIE

    V E R S L ' A N A R C H I E

    I

    Court prambule.

    Ce que je m e propose de raconter, au cours de ces souvenirs , n'est point une histoire dtaille de ma vie, niais seulement le rcit fidle de faits auxquels j'ai t directement ml durant les cinq annes que j'ai passes dans cet enfer social qu'on appelle le bagne, et le rsum des pripties qui m'y acheminrent.

    T m o i n de visa et d audilu des scnes exposes dans cet ouvrage, il m e suffira de les relater telles quelles, sans les altrer par d'inutiles commentaires. Je prends donc l'engagement de m e conformer la plus stricte exactitude dans les faits, la plus grande impartialit dans leur expos. J'ai l'horreur du m e n s o n g e ! L a v-rit nue, toute nue, est assez loquente et assez effroyable parfois en elle-mme, pour ne pas la c o m -promettre par des exagrations. Certaines personnes, parmi celles qui m e connaissent

    ou ont seulement entendu parler de moi, s'attendent trouver ici des dclarations de principes anarchistes : leur esprance sera due. M o n intention n'est point de faire une profession de foi, je m e suis affirm d'autre part et ds longtemps dj.

    C'est non en tribun que je m e prsente au lecteur, niais en conteur, j'allais dire en littrateur! en

    1

  • 2 SOUVENIRS DU BAGNE

    couleur soucieux de l'aire connatre un milieu que seuls connaissent ceux que le malheur y a prcipits ou qu'y amnent leurs fonctions.

    Ds m o n arrive aux les du Salut, je m'tais pro-mis, si j'en revenais jamais, d'crire m e s impressions et m e s souvenirs. L'ensemble de ce travail ne sera donc que la runion de notes prises au jour le jour.

    Je parlerai du personnel des pnitenciers de la Guyane, des rouages administratifs, des diverses cat-gories de forats, de Dreyfus, que des circonstances exceptionnelles m'ont fait approcher durant son sjour l'le du Diable ; je conterai la vie, au bagne, de cer-taines clbrits judiciaires qui out chapp l'cha-faud, les uns devenant les auxiliaires de la chiourme, un autre excuteur des hautes uvres, quelques-uns mourant en vasion, d'autres succombant sous l'ardeur du climat ou tombant revolvriss par les surveillants militaires ; je rappellerai le sanglant pisode qui, en son temps, a dfray la presse, mais dont personne n'a su jusqu' prsent les horribles dtails : la rvolte d u 21 octobre 1894. Je rendrai compte du procs qui sui-vit, d u verdict qui frappa Girier-Lorion et Manier; je dirai la langue du bagne, sa moralit, les mariages so-cratiques, le rgime des forats e n gnral et la situa-tion particulire faite aux anarchistes; je retracerai la vie des c a m p s et dtachements des diffrents pnitenciers d e la Guyane ; je ferai le rcit de l'existence des relgus des deux sexes, en en tudiant les conditions et en en

    dduisant l'avenir.

  • II

    Premires tapes.

    Entoure des soins actifs et de l'affection profonde de parents que j'adorais, m o n enfance s'coula sans souci, ignorante des besoins et des peines. M o n pre, dsi-rant que je fusse ouvrier, me fil enseigner le mtier de peintre en dcors.

    M o n apprentissage dura trois ans, au bout desquels, bien que n'ayant rien dsirer sous le toit paternel, je fus pris d'un violent dsir de libert, d'une soif ardente de grand air, d'une irrsistible envie d'essayer voler de m e s propres ailes. Tout orgueilleux de tenter les premiers efforts du struggle for life, je m e croyais suf-fisamment arm, maintenant que j'avais un tat, et la rsolution grandissait en moi chaque jour davantage, non de secouer un joug qu'il m'tait doux de supporter, mais de n'tre plus la charge de ceux qui m'avaient lev.

    U n soir, aprs le repas de famille, je lis part de m e s intentions m a mre, qui les combattit au m o y e n d'ar-guments c o m m e seules savent en produire les vritables m a m a n s . Mais m a rsolution tait dfinitive, inbran-lable.

    M o n pre se montra plus content, U n philosophe, m e dit-il, je ne sais plus le-

    quel, a crit que les voyages forment la jeunesse . C'est ton ide de voyager? Va, fils, fais ton tour de France, instruis-toi. Il n'est pas mauvais que lu te trouves de bonne heure aux prises avec les difficults de la vie. Je ne le crois pas l'me meilleure ou pire que les autres, mais, si elle a su comprendre l'ducation morale dont j'ai cherch la parer, j'espre qu'elle saura le faire discerner le bon et le mauvais, le vrai et le faux.

    J'tais aux anges et je remerciai m o n pre avec effu-sion. M a bonne mre m a r q u a bien encore une lgre rsistance, mais je sentais que j'avais partie gagne, el m o n dpart fut dcid.

    Le jour o je quittai la maison, m o n pre, m a

  • 4 SOUVENIRS DU BAGNE

    prire, m'accompagna seul. E n laissant venir m a m a n , j'eusse craint, l'clat de ses sanglots et la vue de ses larmes, de sentir s'amollir m o n c u r et flchir m a resolution.

    L'motion qu'on partage, venue du chagrin d'une f e m m e , est pnible supporter, difficile vaincre, et sa manifestation explose invitablement ; tandis qu'entre h o m m e s , elle nat parfois plus vivace, mais on la sup-porte plus crnement, on m e t une sorte de coquetterie ne point la laisser paratre...

    A la gare, nous nous sparmes. Adieu, fils, bonne chance ! m e dit m o n pre en

    m'treignant affectueusement. Sois raisonnable et si, parfois, tu te trouves faible devant le mauvais sort, songe au seuil que tu viens de franchir, tes vieux qui t'aiment tant, et reviens, m o n Auguste, m o n enfant, chercher le doux asile en ces bras qui s'ouvrent aujour-d'hui pour ta libert ! Oui, pre, rpondis-je. Merci ! D'un revers de main, j'essuyai un pleur que, malgr

    moi, j'avais laiss chapper. Et je m e sauvai, courant plutt que je ne marchais,

    vitant de m e retourner sur le quai d'embarquement, dans l'apprhension de rencontrer encore le b o n regard de l'excellent h o m m e dont je venais de m e sparer. Jamais encore je n'avais prouv c o m m e ce m o -

    m e n t toute la force de l'amour qui m'unissait m e s vieux parents. J'tais ce point remu par ce premier vnement,

    par ce premier acte de m a volont, que je sentais m o n c u r battre plus fort; une sueur froide perlait m o n front ; m a gorge trangle tait en feu, m a bouche tait sans salive, m a poitrine, oppresse, ne laissait chapper qu'une respiration courte et saccade qui semblait prte s'arrter, et m e s jarrets dj dfaillaient. J'tais r o m p u c o m m e aprs une chute, tourdi ainsi qu'aprs un cauchemar.

    Allais-je donc ne plus vouloir m'loigner ? Dj?' N o n ! J'tais seul en face du destin, j'avais rv d'tre

    un h o m m e . Je le serais! Le train tait en vue, je m e

  • PREMIRES TAPES 5

    raidis contre le trouble qui venait de m'envahir, et, rap-pelant tout le courage dont je m e croyais susceptible, je reconquis lentement m e s forces.

    D e u x minutes plus tard, rassrn, je sautai rsolu-ment sur le w a g o n qui allait m'emporter vers l'inconnu, vers la Vie...

    M e s premires tapes furent heureuses. Je visitai successivement Chtellerault, o m e reut un de m e s oncles, Bnvent, Limoges, Prigueux,Bordeaux, Nantes o je m e rendis par mer, Angers, S a u m u r , L o u d u n , Le Blanc et Bellac, peignant ici des marbres, l des bois, plus loin des cussons, ailleurs des attributs et gagnant aisment m o n pain.

    Il m'arriva pourtant, l'ouvrage m a n q u a n t dans m a partie , de d e m a n d e r m e s m o y e n s d'existence d'autres professions. C'est ainsi qu'au cours de l'hiver 1878. je dus changer le pinceau contre la pelle, la pioche et la brouette.

    A cette poque, pour la seconde fois, j'tais au compte d'un entrepreneur de peinture de Limoges, u n grand sec qui n'en finissait plus et que harcelait volontiers m a blague de gavroche. Il m'en voulait un peu de m e s saillies, mais m e conservait pourtant cause de la con-science et d u soin que j'apportais dans les travaux qui m'taient confis.

    Cependant, pour m'tre fait, u n soir, au travers des vnales dlices de la Subburre limousine, le guide, oh ! combien peu expriment ! de son neveu, un phbe de quelques mois moins g que moi qui aban-donna, en la rapidit des enivrements d'une premire nuite, son duvet de pigeonneau, m o n patron m ' a d m o -nesta vertement.

    Etait-ce l son unique ressentiment m o n en-droit?

    N o n . Depuis le peu de temps que je travaillais nou-veau chez lui, j'avais sem parmi ses ouvriers, m e s ca-marades, un ferment le rvolution ; je leur avais montr l'abus que l'entrepreneur faisait de son autorit en leur prescrivant, soit pour faire du mastic, soit pour gratter des camions, des heures supplmentaires dont la paye il ne leur tait tenu aucun compte. Sur m o n ini-tiative, on avait dans ces conditions rclam le prix de

    1.

  • 6 SOUVENIRS DU BAGNE

    la journe d't. Encore que le plus jeune, j'avais parl d'mancipation, de rgle