Penser le réseau au XVIIIe siècle et au début du XIXe ...

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HAL Id: halshs-00009278 https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00009278 Submitted on 6 Oct 2006 HAL is a multi-disciplinary open access archive for the deposit and dissemination of sci- entific research documents, whether they are pub- lished or not. The documents may come from teaching and research institutions in France or abroad, or from public or private research centers. L’archive ouverte pluridisciplinaire HAL, est destinée au dépôt et à la diffusion de documents scientifiques de niveau recherche, publiés ou non, émanant des établissements d’enseignement et de recherche français ou étrangers, des laboratoires publics ou privés. Penser le réseau au XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle: le cas de la Poste Nicolas Verdier To cite this version: Nicolas Verdier. Penser le réseau au XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle: le cas de la Poste. Réseaux en question : utopies, pratiques et prospective, Jun 2005, Macon, France. pp.129-138. halshs- 00009278

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Submitted on 6 Oct 2006

HAL is a multi-disciplinary open accessarchive for the deposit and dissemination of sci-entific research documents, whether they are pub-lished or not. The documents may come fromteaching and research institutions in France orabroad, or from public or private research centers.

L’archive ouverte pluridisciplinaire HAL, estdestinée au dépôt et à la diffusion de documentsscientifiques de niveau recherche, publiés ou non,émanant des établissements d’enseignement et derecherche français ou étrangers, des laboratoirespublics ou privés.

Penser le réseau au XVIIIe siècle et au début du XIXesiècle: le cas de la Poste

Nicolas Verdier

To cite this version:Nicolas Verdier. Penser le réseau au XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle: le cas de la Poste.Réseaux en question : utopies, pratiques et prospective, Jun 2005, Macon, France. pp.129-138. �halshs-00009278�

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Penser le réseau au XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle:

le cas de la Poste1.

Pour qui s’intéresse à la Poste aux chevaux, c’est-à-dire au moyen de transport

français le plus rapide aux XVIIe, XVIIIe et au début du XIXe siècle, le fait de travailler sur

un réseau est a priori évident. Les cartes des différents itinéraires, la série de relais de poste

articulée aux trajets exprimés en « postes » qui les lient nous fait très directement penser au

réseau. Pourtant, à bien y regarder, le mot réseau n’apparaît pas dans la littérature postale de

l’époque. Comment dès lors la pensée du réseau peut-elle se développer pour permettre la

croissance du système postal ? C’est la question de l’historicité d’un concept — ou de

l’anachronisme — qui est ici posée. À lire attentivement des travaux des années 1980, soit

principalement ici les premiers travaux du Groupe Réseau (ENPC-CNRS), faute de mot, point

de concept de réseau (ici, l’articulation de lignes et de points formant système)2. Autrement

dit, le mot “réseau” n’ayant été attribué que tardivement au concept de réseau technique, tout

ce qui a pu se faire avant relève d’une gestion qui ne peut pas prendre en compte ce niveau

supérieur d’abstraction qu’est le réseau3. Notre hypothèse prend le contre-pied de cette idée.

Elle reconnaît l’importance de l’usage du mot sans s’y soumettre aussi fortement : il y a

d’autres modes d’expression que les mots, dont la cartographie ou les brochures officielles

font partie et qui peuvent donner à voir les usages précoces d’un concept.

Les mots, les images, et les choses : pour une recherche du réseau avant le mot.

Il est certain que l’absence du mot handicape longuement la pensée, il n’en reste pas

moins que “de nombreuses couches d’expériences se dérobent à toute attestation par le

langage” 4. Autrement dit, certaines choses n’ont pas toujours besoin d’être exprimées sous la

forme du langage verbal. D’autres formes de discours peuvent remplacer les mots, comme les

représentations graphiques, sous la forme de tableaux ou de cartes. En 1986, Georges Ribeill

insistait autant sur l’absence tardive d’interconnectivité des lignes de chemin de fer dans 1 Les cartes présentées ici font partie des collections du Musée de la Poste. Nous remercions vivement le Musée de la Poste d’en avoir autorisé la publication. 2 Le Groupe Réseau est à l’origine des Cahiers du Groupe Réseau qui sont l’ancêtre de la revue Flux. 3 GROUPE RESEAUX, 1986. Cahier n°5, ENPC, juillet 1986. 4 KOSELLECK R., 1990. Le futur passé, contribution à la sémantique des temps historiques, Paris, éds de l’EHESS, (1ère édition en allemand 1979), introduction du chapitre 4 « la sémantique des concepts de mouvement dans la modernité », pp. 263-265.

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l’espace français (qui selon lui devait empêcher de parler de réseau dans ce cas), que sur sa

très forte présence du côté des utopies “qui éludent naturellement les obstacles de la

conjoncture économique, comme l’imbroglio des intérêts politiques ou le relief accidenté des

intérêts territoriaux”. En reprenant cette idée, il semble possible de proposer deux histoires du

concept, l’une relevant des théories et des représentations, l’autre relevant des applications et

de leurs limites5. Dès lors, la recherche peut se retrouver relancée, d’une part du côté des

pratiques sans les mots, d’autre part, du côté des mots sans les pratiques. C’est la première

possibilité qui nous intéressera ici puisque nous resterons du côté des pratiques techniques

sans nous intéresser aux utopies qui peuvent en découler. Il est donc acceptable de pister des

réseaux territoriaux avant les années 1820-1830, si tant est que l’on attribue au mot territorial

une signification qu’il n’a probablement pas à cette époque. La Poste aux Chevaux offre à nos

yeux un terrain particulièrement fructueux pour tester cette hypothèse.

Les routes de Poste ont une particularité peu commune pour les historiens de la

cartographie : elles sont le premier objet a avoir été représenté dans le cadre de la cartographie

thématique. Dès 1980, Guy Arbellot avait noté cette spécificité6. Comme il le précisait alors la

carte de Melchior Tavernier et Nicolas Sanson publiée en 1632 (régulièrement rééditée et

enrichie)7 constituait un événement, “puisque c’est la première fois qu’on traçait des

itinéraires routiers sur une carte de France destinée au public — aucun géographe ne s’y était

risqué jusque-là — et la première fois également qu’on publiait une carte de France

entièrement consacrée à un sujet aussi spécialisé”. La seconde carte thématique qui sera

publiée en 1634 (réédité dès 1641) est à nouveau due à Nicolas Sanson. Elle représente cette

fois-ci le réseau hydrographique français8. Nicolas Sanson précise dans le cartouche de la

carte : “J’ai tracé dans cette carte leurs cours (des rivières), leurs rencontres et remarqué leurs

noms…”9 Ce que Nicolas Sanson nous propose est un ensemble de lignes et de points d’on

l’articulation forme le système à représenter.

Simple hasard ? Obsession d’un auteur ? Si les cartes des Postes n’avaient pas étaient

régulièrement rééditées, et reconstruites par d’autres cartographes, on pourrait en accepter

l’hypothèse et placer ces cartes du côté des hapax dont on ne peut pratiquement rien tirer.

5 Ribeill G., 1986. « Au temps de la Révolution ferroviaire, l’utopique réseau », Cahiers du groupe Réseaux, n° 5, juillet, pp. 51-66. 6 ARBELLOT G., 1980. « Le réseau des routes de Poste, objet des premières cartes thématiques de la France Moderne », 104e Congrès national des Sociétés savantes, Bordeaux 1979, Hist. Mod., Paris, Bibliothèque nationale, pp. 97-115. 7 TAVERNIER M. et SANSON N., 1632. Carte Géographicque des Postes qui traversent la France, s.l. 8 SANSON N., 1631. Carte des rivières de France curieusement recherchée. s.l. 9 Sur ces cartes, on lira PALSKY G., 1996. Des chiffres et des cartes, la cartographie quantitative au XIXe siècle, Paris, CTHS, pp. 17-27.

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Mais tel n’est pas le cas. Si le nombre des cartes des Postes n’augmente que lentement,

rééditions après rééditions, à partir de 1689 s’ouvre la période “Jaillot” qui amènera cette

famille à produire une réactualisation de la carte tous les ans dès le premier tiers du XVIIIe

siècle. Dès 1716, les Livres de Postes fournissent, tous les ans une carte sommaire du réseau.

Ces ouvrages, qui n’ont rien de décoratif, sont les guides du voyageur de l’époque. Ils

décrivent précisément les trajets entre les grandes villes en laissant au lecteur la charge de

combiner, à l’aide de la carte, les routes entre-elles pour construire leurs itinéraires. À partir

de 1771, la carte qui était de petit format s’agrandit et prétend offrir une description fine de

l’ensemble de ces voies de communication. Elle est remise à jour tous les ans de façon à

suivre les évolutions du réseau. À ces cartes portatives s’ajoutent dès 1706, des cartes de

grand format, et de moindre diffusion, qui offrent tous les ans une nouvelle représentation du

réseau10. Autrement dit, le dèbut du XVIIIe siècle voit la prolifération des cartes des routes de

Postes. L’utilité de ces cartes aux yeux du pouvoir est avérée par la mise en place d’un

privilège royal d’édition de la carte officielle des postes au profit de la famille Jaillot. Leur

utilité aux yeux du public semble évidente lorsque l’on note la présence de publications de

cartes concurrentes malgré le privilège (Routes des Postes du Royaume de France de Nicolas

de Fer (1700-1728, 1761), Carte du Royaume de France où sont tracées exactement les

Routes de Postes par Robert de Vaugondy (1758)). Il y a là incontestablement une demande à

satisfaire. On trouve donc, à partir du début du XVIIIe siècle de nombreuses cartes des Postes

dont certaines sont intégrées aux Livres des Postes et sur lesquels repose la charge de la mise

en réseau pratique du territoire français. Si ces cartes n’offrent pas une vision hiérarchique des

voies de communication, en revanche, les Livres de Postes offrent, durant une bonne partie du

XVIIIe siècle, des tableaux à double entrée représentant les itinéraires qui présentent

successivement les routes de Paris aux grandes villes, celles des grandes villes entre elles,

puis les traverses et pour finir les communications11. Le Livre de Poste offre donc un

labyrinthe organisé hiérarchiquement auquel la carte fournit son fil d’Ariane. En cela la carte,

tout en offrant une information en partie similaire à celle du Livre… — même si elle est

moins hiérarchisée, puisqu’elle ne représente pas différemment les différents niveaux de

routes —, offre une information complémentaire qui permet de passer de la liste à l’itinéraire.

10 ARBELLOT G., 1992. Autour des routes de Poste, les premières cartes routières de la France XVIIe-XIXe siècle, Paris, Bibliothèque nationale/Musée de la Poste. 11 On verra, par exemple : 1733. Liste générale des Postes de France dressée par Ordre de son Éminence Monseigneur le Cardinal de Fleury, Ministre d’État, grand maitre et surintendant général des couriers, postes et relais de France, pour le service du Roy et la commodité du Public, Paris, Jaillot Géographe Ordinaire du Roy.

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On possède d’ailleurs, en dehors du système postal, des usages cartographiques qui

montrent que ce qui nous semble être une pensée du réseau existe sur la carte.

1. Carte de France qui contient généralement toutes les routes détaillées dans le Guide Royal 177412.

Cette carte qui fait varier la taille des points représentants les carrefours, ainsi que les

teintes des routes plus ou moins sombres compose de façon suffisamment peu douteuse un

réseau articulant lignes et points de façon hiérarchique. Si le mot n’est pas là, le concept

semble en revanche présent.

Ajoutons que ce type de représentation correspond très bien à celle qui sert de trame

aux réflexions sur les graphes de Euler en 1735, lorsqu’il résout le “problème des ponts de

Königsberg”13. La question qu’il pose est en effet de savoir quel est l’itinéraire permettant de

relier tous les quartiers de la ville sans passer deux fois sur l’un des sept ponts. Dans un ordre

d’idées plus métaphorique, c’est ce que Diderot — qui ne s’entendait pas parfaitement avec

Euler — propose dans le cadre de l’Encyclopédie. Dans le “Discours préliminaires” de

l’Encyclopédie paru en 1751. D’Alembert y décrit le projet :

12 DENIS L., 1774. Guide Royal ou dictionnaire topographique de toutes les grandes routes de Paris aux villes, bourgs et abbayes du royaume, Paris, 2 vol. 13 EULER L., 1736. “Solutio problematis geometriam situs pertinentis”, Commentarii Academiae Scientiarium Imperialis Petropolitanae, Saint-Petersbourg, vol. 8, pp. 128-140.

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“L’ordre encyclopédique général sera comme une mappemonde14 où l’on ne rencontrera que les grandes

régions ; les ordres particuliers, comme des cartes particulières de royaumes, de provinces, de contrées ;

le dictionnaire, comme l’histoire géographique et détaillée de tous les lieux, la topographie générale et

raisonnée de ce que nous connaissons dans le monde intelligible et dans le monde visible ; et les renvois

serviront d’itinéraires dans ces deux mondes, dont le visible peut être regardé comme l’Ancien, et

l’intelligible comme le Nouveau.”15

La métaphore cartographique filée par D’Alembert dès 1751, et développée en 1757

pour expliquer la possibilité de dépasser l’arborescence de la présentation encyclopédique

montre bien le rôle dévolu à la carte — autre façon de dire combien la carte est un objet à

prendre au sérieux pour qui s’intéresse à l’histoire de la pensée du réseau.

Une évolution du concept de réseau dans l’institution postale ?

La question de l’évolution du concept de réseau au XVIIIe siècle est évidemment

problématique en l’absence du mot. La question est rendue encore plus complexe du fait

même des sources. En effet, La destruction d’une partie des sources relatives à la Poste biaise

fortement l’information. En 1870, lors de l’incendie du ministère des Finances, la plupart des

sources relatives à la Poste liées à l’État central, ou au minimum à la tête de l’institution, ont

disparues. C’est là un trou extrêmement regrettable dans la documentation non seulement

parce que nous y avons perdu de nombreux documents, mais encore parce que les conceptions

relatives à l’ensemble du système postale y ont disparu. En effet, il est possible de recomposer

une grande partie de l’information à partir des sources primaires trouvées dans les archives

départementales. En revanche les sources secondaires qui correspondent à une recomposition

des informations primaires par l’institution centrale ne nous sont pas connues. Autrement dit,

la multitude des demandes locales, des tentatives de rapt de l’acheminement au profit de telle

ou telle localité dominent nécessairement le corpus et cet ensemble n’est nullement

contrebalancé par les indices d’une gestion systématique. Fondamentalement il est impossible

de savoir comment l’institution postale fonctionne à petite échelle. Les cartes seules, très

régulièrement remises à jours — ce qui prouve leur importance étant donné le coût de la

fabrication — nous offrent quelques indices. Quant aux Livres de Postes, publiés

annuellement sous la protection d’un privilège royal, et dédiés au “Surintendant général des

14 Diderot emploie déjà le mot dans le prospectus de l’Encyclopédie paru en 1750. 15 D’ALEMBERT, 1751. « Discours préliminaires », de l’Encyclopédie. Sur cette question, on lira : LETONTURIER E., 1996. « Le réseau mis en œuvre : le Rève de Diderot », Flux, n°24, avril-juin, pp. 5-19.

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couriers [sic.], postes et relais de France”, ils sont d’abord le produit d’une entreprise privée

sans autre lien que celui-ci avec l’institution —elle-même affermée. On sait que les cartes

sont utilisées par l’institution postale, puisque les sources ayant subsistées regroupent des

cartes souvent annotées. On sait que les Livres de Postes sont utilisés par le public et qu’ils

s’imposent à l’institution postale pour les tarifs. On sait également que l’actualisation

annuelle des cartes nécessite une entente entre l’éditeur (Jaillot) et la ferme des postes.

Autrement dit, si nous n’avons aucun document provenant directement de la ferme des postes,

nous avons un faisceau de présomptions qui nous semble acceptable.

En s’intéressant aux évolutions des Livres de Postes on trouve quelques indices des

évolutions qui nous intéressent. Tout d’abord, la carte apparaît en 1716 dans ces ouvrages. De

petit format (18*19) elle n’en prétend pas moins à un haut niveau de qualité puisqu’elle

renvoie aux travaux de l’Académie des Sciences. Un cartouche indique en effet qu’elle a été

“dressée sur les observations de l’Académie”. Elle est par ailleurs sensée offrir une

information directement utile puisqu’un second cartouche précise “Les routes de poste y ont

pour marque des lignes et des points (…) chaque ligne parque une Poste et chaque point

marque une lieue.” Cet élément démontre combien la carte fournit dans le livre des Postes,

dès 1716, est prévue pour être utilisée ; elle n’est pas là que pour servir de décoration.

2. Carte générale des postes de France, Jaillot 171616.

16 La carte présentée ici est plus tardive (1733) JAILLOT, 1733. « Carte générale des Postes de France », in Liste générale des Postes de France…, Paris, Chez le sieur Jaillot, Géographe ordinaire du Roy, 1733.

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La seconde évolution des Livres de Postes apparaît en 1720 avec l’ajout d’une “Table

alphabétique de toutes les routes de Poste de France, traverses et communications contenües

dans ce livre”. Celle-ci restera présente ensuite jusqu’à la fin de la période (sauf en 1733). La

complexité du système de transport apparaît telle qu’elle nécessite une assistance fournie sous

la forme d’un index. Celui-ci sera complété à partir de 1788 par une table alphabétique de

l’ensemble des relais de poste avec mention des pages où ils sont cités. Il est vrai que, dans le

même temps, le nombre de relais a plus que doublé, passant de 800 à 1700.

En 1772, après plus de cinquante de bons et loyaux services la carte qui accompagne

le Livre de postes est changé au profit d’une carte de plus grande taille (42*43) qui sera

actualisée annuellement (sauf durant une petite partie de l’Empire). Aux principales directions

qu’indiquait la petite carte dans un système postal de plus en plus complexe, on substitue une

carte très précise qui permet de situer chaque relais de poste sur un itinéraire.

3. Extrait de la carte de 177417

17 1774. Liste générale des Postes de France pour l’année 1774, Paris, s.l.n.d.

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La même année, les Livres de Postes s’enrichissent d’un élément d’information

supplémentaire puisqu’au système des malles-postes est ajouté une description du service des

diligences privées utilisables depuis les relais pour joindre les destinations non desservies par

la Poste aux Chevaux. On voit donc s’organiser un système hiérarchique à deux niveaux qui

attribue à la Poste aux chevaux les voyages à long rayon d’action et aux diligences privées les

déplacements de courtes distances.

En ne se plaçant que du côté de la pratique des usagers, on pourrait imaginer que le

réseau n’existerait que dans leur esprit et pas dans celui des administrateurs de la Poste aux

Chevaux. L’argument ne tient cependant que difficilement puisque non seulement le réseau

des routes de poste se maintient, mais qu’en plus il s’étend durant toute la période en

continuant à assurer sa fonction. En effet, entre 1708 et 1833 la longueur cumulée des routes

de Poste est mutlipliée par 21/2, passant de 10400 à 28500 kilomètres. La survie, et a fortiori

l’extension du système n’est imaginable que s’il correspond à un besoin du public. Si ce

n’était pas le cas, il aurait disparu, or c’est l’inverse qui a lieu. On peut donc postuler une

relation minimum entre la nature de l’offre et celle de la demande.

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Les cartes relatives aux carrefours sur les routes postales en 1708, 1758 et 1810 (doc.

4) montrent par ailleurs une multiplication des carrefours qui si elle n’a pas été entièrement

consciente, puisqu’il n’existe pas à notre connaissance de comptabilité de ce type, ne peut

cependant être passée entièrement inaperçue. On imagine difficilement la mise en place de

carrefours sans prise de conscience des conséquences de cette pratique. Le simple fait qu’il

soit nécessaire d’augmenter le nombre des chevaux dans les relais correspondants force le

raisonnement. Cette densification à l’échelle de la France entraîne donc en soit presque

nécessairement une réflexion sur le réseau. Ajoutons que dans les Livres de postes,

l’apparition en 1772 d’un index des relais et des différentes pages où ils apparaissent montre

que cet élément est perçu par les éditeurs des Livres de Postes qui dépendent de le Ferme des

Postes.

On pourrait encore ajouter une série d’éléments, comme le fait que là où des relais de

poste disparaissent, ils sont toujours remplacés par d’autres, ce qui permet au service de se

maintenir.

Le fait même que lors de l’un des épisodes les plus denses d’extension du réseau, qui

s’étend durant le deuxième tiers du XVIIIe siècle, on trouve de très nombreuses créations de

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routes proches de celles qui disparaissent dans le même temps montre à l’évidence que

l’institution postale fait tout non seulement pour que son service se maintienne, mais encore

pour qu’il s’améliore. Une politique volontariste qui apparaît clairement dans la densification

du système que dans l’extension de la distance cumulée du réseau offre donc des indices

probants de la mise en place d’une réflexion, ne serait-ce que minimale, sur le réseau.

Conclusion

Si les textes du milieu des années 1980 ont fixé l’invention du concept de réseau dans

le premier tiers du XIXe siècle, il semble néanmoins possible de reposer la question des

usages du concept de réseau au XVIIIe siècle. L’apparition tardive du mot dans le registre des

voies de communication semble en effet ne pas suffire à interdire de s’intéresser à la période

qui précède ce moment. D’autres formes d’expression, comme la carte ou le tableau à double

entrée montrent, surtout lorsqu’elles sont articulées, combien une pensée du réseau apparaît

présente au XVIIIe siècle. De ce point de vue, le cas de la Poste aux Chevaux, probablement

le système le plus efficace de communication des XVIIe et XVIIIe siècles nous permet

d’affirmer que l’articulation des voies de communication et des relais, à l’aide de carrefours

de plus en plus nombreux ainsi que l’extension du système postal prouvent un usage précoce

du concept de réseau. Reste à se demander jusqu’à quel point il serait possible de faire

remonter ces réflexions. D’un côté il est probable que l’on trouvera toujours un hapax

permettant de remonter plus loin. De l’autre, il semble raisonnable de limiter la recherche aux

périodes ou aux domaines où le concept connaît suffisamment d’usages pour que l’on ne

puisse pas dire qu’il s’agit d’une exception. Pour ce qui est des voies de communication, un

indice est très certainement à rechercher du côté de la mise en place des routes empierrés, qui

en remplaçant très progressivement le chevelu des chemins, modifie nécessairement les

conceptions. De la labilité des cheminements, on passe ainsi à la mise en place de lignes

reliant des points. À nos yeux, la fin du XVIIe siècle semble être le moment de cette grande

transformation. La correspondance qu’entretien Colbert avec les intendants en donne les

premiers indices18. Quant à la période précédente, elle attend ses chercheurs.

Nicolas Verdier.

18 CLEMENT, P. éd., 1867. Lettres, instructions et mémoires de Colbert publiés d’après les ordres de l’Empereur, Tome IV, Paris, Imprimerie Nationale.