L’École poétique sicilienne - Bienvenue sur Italie- de la langue...

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    06-Sep-2018
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    Lcole potique sicilienne Migliorini souligne que lusage crit des langues vulgaires parles, si nombreuses et si diffrentes, avait t marqu par un souci dliminer leurs trop grandes particularits et datteindre non une langue commune, mais une langue belle et noble : Dans lItalie de cette poque, artistiquement si mre et politiquement si divise, modle voulait dire modle de beaut, dlgance artistique. Ceci nous explique comment mergrent de faon si imprieuse, crant un sillon dimitation littraire et linguistique, ces crits dans lesquels on poursuit un idal de beaut (15). Le premier modle suivi fut celui de lcole potique sicilienne. En fait, il sagit dune culture plurilingue riche et multiforme, tant donnes la composition de la cour de Frdric II et sa volont dunifier lItalie, bien au-del de la Sicile : de la classe de fonctionnaires laques, notaires et

    juristes nappartenant pas la classe fodale et forms hors des coles ecclsiastiques, proviennent ces potes, venus de Sicile ou dailleurs. la diffrence des troubadours du Nord, ils cartent la langue doc et inventent un idiome local employ par ailleurs seulement pour la posie lyrique en opposition soit au latin, langue de lglise, soit aussi aux autres langues vulgaires, y-compris la langue occitane, la plus illustre et immdiatement identifiable avec la posie courtoise (...). Choix aristocratique et cultiv, parce que le vulgaire nest pas ici (come il tait par exemple dans les textes archaques) linstrument pour atteindre un public plus large et ignorant le latin, mais le moyen raffin et exclusif de communication potique lintrieur dun cercle restreint et homogne, qui cultive lart yrique comme vasion et loisir, en marge des engagements de sa profession (16). Cest donc une posie fondamentalement compacte, qui dura peu (la mort de Frdric II et de Manfred en marque la fin) mais qui se transmettra dans toute lItalie, et mme la Provence, grce aux contacts multiples de la cour de Frdric II avec des milieux du Nord et donc avec de mutiples traditions linguistiques. Cette diffusion fut dautant plus grande que les textes furent connus travers des copies toscanes qui adaptrent encore la langue et firent que Dante considra la langue de ces posies comme le vulgaire le plus noble, en rfrence Frdric II et Manfred qui surent runir les esprits les plus nobles dItalie qui crivirent dans leurs palais (17). Quant au contenu, ces potes siciliens le limitrent au thme de lamour, cartant toute allusion politique, morale et toute rfrence concrte : lempereur assurait la paix et on pouvait ne parler que damour ; ils sinspirrent donc des potes provenaux, mais seulement pour chanter la fin amor, la soumission du chevalier la beaut de la dame.

    Les principaux potes de cette cole furent Giacomo da Lentini (vers 1210-1260- Cf. peinture ci-contre), le chef de file de cette tradition, le Notaire de Frdric II, cit par Dante (Purg. XXIV, 56) avec Guittone dArezzo comme un des inspirateurs du Dolce Stil Novo, ce fut peut-tre linventeur du sonnet ; Jacopo Mostacci (avant 1240-aprs 1262), un fauconnier de Frdric II ; Guido delle Colonne (vers 1210-1287), juge Messine ; Rinaldo dAquino (vers 1227-1281), fauconnier de lempereur, cit par Dante pour son loquence dans le De Vulgari Eloquentia (I, 12 et II, 5), ctait peut-tre le frre de Thomas dAquin ; Pier della Vigna (1190-1249), conseiller de Frdric II, longuement cit par Dante (Inferno, XIII, 22-108) ; Stefano Protonotaro (?), notaire traducteur auprs de Frdric II, le seul avoir crit en langue sicilienne ; Giacomino Pugliese (premire moiti du XIIIe sicle), pote parfois assimil Giacomo di Morra, podestat de Trvise ; Mazzeo di Ricco (? aprs 1260) ; le roi

    Federico II, De Arte venandi cum avibus. gauche, dialogue entre Frdric II et al-Malil al-Kmil pendant la VIe croisade (de Nuova Cronica de G. Villani).

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    Enzo (1220-1272), fils naturel de Frdric II, roi de Sardaigne et lgat imprial, fait prisonnier par les Bolonais en 1249, il resta jusqu sa mort en prison Bologne, o il crivit des pomes damour ; Percivalle Doria (1195-1264), chef de guerre (condottiero) et pote gnois, vicaire gnral du roi Manfred ; Cielo dAlcamo (?), probablement jongleur de la Cour et pote satirique de la posie de lcole sicilienne ; enfin, Frdric II (1194-1250) lui-mme crivit six posies, outre son trait en latin de fauconnerie (De arte venandi cum avibus). Nous avons rappel ces noms peu connus aujourdhui, mais qui illustrent bien la composition de cette cole de posie, et son importance. Lisons quelques textes, et dabord une composition de Giacomo da Lentini :

    Madonna, dire vi volglio Madame, je veux vous dire como lamore m priso, comment lamour ma pris, inver lo grande orgolglio contre le grand orgueil che voi bella mostrate, e no maita. que vous montrez, ma belle, et lamour ne maide pas. Oi lasso, lo me core, Oh hlas, mon coeur che n tanta pena miso qui est mis en tant de peine, che vede che si more qui voit quil se meurt ben amare, e tenelosi a vita. de bien aimer, et il le prend pour sa vie. Dunque more viveo? Donc est-ce que je meurs ou est-ce que je vis ? No, ma lo core meo Non, mais mon coeur more pi spesso e forte meurt plus souvent et plus fort che no faria di morte naturale, quil ne le ferait de mort naturelle, per voi, donna, cui ama, pour vous, Madame, quil aime, pi che se stesso brama, quil dsire plus que lui-mme e voi pur lo sdegnate: et pourtant vous le ddaignez : amor, vostra mistate vidi male. cest pour mon malheur que je vous aime. La chanson a 5 strophes de 16 vers chacune, septenaires ou hendcasyllabes. Cest une traduction dun texte de Folquet de Marseille (vers 1155-1231), troubadour marseillais dorigine gnoise qui devint moine puis vque de Toulouse. Cest dj la langue potique qui restera celle de lItalie jusquau XIXe sicle ; les copistes toscans avaient encore accentu ce caractre en modernisant le texte, crivant par exemple preso au lieu du sicilien priso pourtant ncessaire pour la rime avec miso ou tenolosi pour loriginal tenelosi ( = se lo tiene). Citons encore un sonnet de Giacomo da Lentini, de schma ABAB, ABAB, CDC, DCD, en rimes siciliennes 1-3-5-7. On y trouve encore des formes populaires come ghioria pour gloria ou un usage surabondant de limparfait du subjonctif pour le prsent, typique de la langue mridionale ; les formes de conditionnel come voria , poteria et teria pour vorrei, potrei et terrei resteront courantes. Cest dj de litalien ! Io maggio posto in core a Dio servire, Jai promis mon cur de servir Dieu comio potesse gire in paradiso, afin que je puisse aller au Paradis al santo loco, caggio audito dire au sacr lieu o jai entendu dire, o si mantien sollazzo, gioco e riso. quon plaisante et joue et rit tout le temps. Sanza mea donna non vi voria gire Mais je nirais point sans ma femme quella c blonda testa e claro viso celle-l la tte blonde et au visage clair ch sanza lei non poteria gaudere car je ny pourrai jouir sans elle estando da la mia donna diviso. spar comme je serais de ma femme. Ma no lo dico a tale intendimento Mais je ne dis pas a au sens perchio pecato ci volesse fare; dy voulour pcher avec elle; si non vedere lo suo bel portamento mais de voir sa belle allure,

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    e lo bel viso e l morbido sguardare: et son beau visage et son doux regard : ch l mi teria in gran consolamento, parce que cela me donnerait si grand rconfort veggendo la mia donna in ghiora stare. de voir ma femme comble de gloire. Une tenzone (tenson, dispute littraire) entre Giacomo da Lentini, Jacopo Mostacci et Pier della Vigna, est reste clbre, elle disait les centres dintrt doctrinaires et rhtoriques de lcole sicilienne, sur sa casuistique amoureuse ; elle est de peu postrieure 1241. Le sonnet de Giacomo da Lentini est de rime ABAB, ABAB, ACD, ACD. Lamour vient donc par les yeux, en mme temps quil est intensment pens (imagina) : voil les deux sources de lamour, la vue et la immoderata cogitatio. On retrouvera cette thorie dans les discussions des potes du Dolce Stil Novo :

    Amor un[o] desio che ven da core LAmour est un dsir qui vient du coeur per abondanza di gran piacimento; par abondance du grand plaisir (qui vient de la Dame) e li occhi in prima genera[n] lamore et ce sont les yeux qui engendrent dabord lamour e lo core li d nutricamento. et le coeur lui donne sa nourriture. Ben alcuna fiata om amatore Certainement quelquefois un homme aime senza vedere so namoramento, sans voir lobjet de son amour, ma quellamor che stringe con furore mais cet amour qui le prend avec fureur da la vista de li occhi nas[ci]mento. est originaire du regard des yeux. Che li occhi rapresenta[n] a lo core Car les yeux montrent au coeur donni cosa che veden bono e rio, comment toute chose quils voient bonne et mauvaise com formata natural[e]mente; est forme selon la nature ; e lo cor, che di zo concepitore, et le coeur, qui est le concepteur de cela, imagina, e piace quel desio: pense intensment, et ce dsir lui plait : e questo amore regna fra la gente. et cet amour vit dans le monde. Voici maintenant la premire strophe dune chanson de Stefano Protonotaro ; elle est crite en dialecte sicilien, et peut-tre nous donne-t-elle la forme primitive de toutes les posies de lcole sicilienne avant leur copie toscane, ce que lon appela le sicilien illustre, qui garde un oeil la fois sur le latin et sur le provenal. Lvolution des voyelles est particulire : le U bref et le O long donnent U (amuri, duluri, formes dvolution populaire) ; le I et le O atones donnent I (taciri) et U (mustrari) ; de nombreux mots sont des provenalismes (longiamenti = longuement ; levimenti = facilement). la rime est : abC, abC, dDEeFF, dans cette chanson 5 strophes de 12 vers : Pir meu cori allegrari, Pour rjouir mon coeur ki multu longiamenti