Le delta du Niger (Nigéria) : rivalités de pouvoir, revendications ...

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    Le delta du Niger (Nigeria) :rivalits de pouvoir, revendications territoriales et exploitation ptrolire ou les ferments de la violence

    Sylvie Fanchette*

    Le delta gographique du Niger 1 stend sur une superficie denviron26 000 km2 et possde une large faade maritime de 250 km. Il compte environ10 millions dhabitants en 2005, rpartis en une quarantaine dethnies et de sous-groupes ethniques. Cest une des zones rurales les plus densment peuples duNigeria, avec des densits moyennes de 200 250 habitants au km2 et localementdes zones pouvant atteindre plus de 600 habitants au km2. Dune trs grande bio-diversit, cette rgion procure de nombreuses richesses naturelles (agricoles, pisci-coles) mais surtout des hydrocarbures. Le Nigeria est ainsi devenu le 7e producteurde lOPEC et le ptrole procure 90 % du montant des exportations nationales.

    * Gographe, IRD.1. Le delta strictement gographique correspondant la basse plaine alluviale du fleuve

    Niger. Il est dlimit au nord par la confluence entre le fleuve Niger et la rivire Forcados, ausud par lle de Nun, et forme un triangle dont la pointe occidentale correspond lembouchurede la rivire Benin et lest celle de la rivire Imo. Il stend sur trois tats (Rivers, Delta State,Bayelsa). Toutefois, cette appellation a t tendue plusieurs tats voisins (Imo, Anambra,Abia et Edo) qui, du fait de la prsence de ptrole dans leur sous-sol, sont soumis aux mmesproblmes de violence et de dissensions ethniques que les tats du cur du delta, alors quilscomprennent de larges espaces non deltaques. Ce delta plus large est appel par certains go-graphes le delta politique et mesure environ 70 000 km2 avec environ 20 millions dhabi-tants. Les revendications des tats voisins du delta gographique sappuient sur leurparticipation lexploitation ptrolire, destructrice pour lenvironnement et ncessitant desprogrammes de rhabilitation.

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  • Si, dans les deltas de lAsie des moussons et en gypte, la ncessit de contrlerles fleuves et leurs dbordements par linstauration damnagements hydrau-liques, que seules des entits politiques suffisamment organises pouvaient di-fier, a t lorigine de lmergence dtats forts, en Afrique au sud du Sahara onassiste des situations opposes. Dans le delta du Niger, rien ne justifiait sur leplan hydraulique ldification de grands ouvrages pour rguler le fleuve : lespopulations, contrairement celles des deltas du fleuve Rouge ou du Nil, pou-vaient y vivre et en exploiter les ressources agricoles, piscicoles mais aussi utiliserles voies de navigation pour le commerce, sans grande interfrence sur le milieu.Ds lpoque prcoloniale, le delta du Niger avait constitu une voie de pn-tration fluviale vers le centre de lAfrique. En labsence de routes prennes, lesnombreuses voies fluviales et bras de mer constituaient un vritable rseau decommunication entre les diffrentes zones du delta et permirent linstaurationdun systme de commerce de longues distances.

    De plus, le delta abrite des communauts trs diversifies, acphales excep-tion faite des anciennes cits-tats esclavagistes de la cte et antagonistes, dontle systme politique repose sur le pouvoir des classes dge ou des socitssecrtes.

    Pourtant, pour une meilleure valorisation du potentiel du delta du Niger, uncontrle des eaux par des ouvrages hydrauliques permettrait de limiter les inonda-tions fluviales et pluviales qui touchent plus de 70 % des terres de cette rgion, decontenir lrosion trs active des berges des fleuves et des ctes, et dapporterde leau pour lirrigation. Aucune entit politique, que ce soit lpoque prcolo-niale, coloniale ou postindpendance, na eu la volont de sy engager. En fait, historiquement, avant que le ptrole ne soit dcouvert dans le delta du Niger, largion tait considre par le gouvernement colonial comme non viable sur leplan conomique. Ainsi, peu dintrt a t apport son dveloppement [Fatunmbi, 2004, p. 67]. De mme aucun projet damnagement du rseau fluvialna permis damliorer la circulation des biens et des hommes.

    On aurait pu imaginer que, dans le cadre dune activit contrle par ltatfdral, lextraction ptrolire aurait pu tre accompagne par de grands pro-grammes damnagement du territoire, eu gard aux nombreuses contraintes querencontre ce territoire fortement soumis aux alas fluviaux et maritimes. Lesnormes bnfices tirs de lextraction de 2,5 millions de barils par jour auraientpourtant pu tre en partie investis dans lamlioration des infrastructures routires,hydrauliques et sociales.

    Les rivalits politiques entre les trois grands blocs ethniques, Yoruba, Peul-Haoussa et Igbo, autour de la rpartition des subsides du ptrole enveniment toutemise en place de programme damnagement du delta. Le Nigeria a, depuislpoque coloniale et ce, jusqu lavnement du prsident Obasanjo au pouvoir

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  • en 1999, t gouvern par le groupe Haoussa-Peul du Nord. Les minorits dudelta, en raison de leur faible reprsentation politique, ne parviennent pas obtenirdes subsides pour, dune part, compenser les normes dgts environnementauxet sociaux causs par lextraction ptrolire et, dautre part, jouir des bnficesdes ressources de leur sous-sol.

    Les cits-tats de la cte, qui contrlaient le commerce entre le Moyen-Niger,le haut-delta et les commerants europens, ont perdu leur pouvoir de contrleterritorial avec la colonisation et ltablissement des compagnies de commercebritanniques et europennes. Pour le reconqurir, ces ethnies disperses en de mul-tiples tats, et en perptuels conflits avec leurs gouvernements et ltat fdral, sesont organises. Depuis les annes 1990, de plus en plus de mouvements contes-tataires pour le droit des peuples du delta grer leurs propres ressources se sontlevs, parfois de faon violente. Des groupes de pression se sont organiss pourdnoncer le grave prjudice environnemental caus par les compagnies ptro-lires et pour mieux accder au pouvoir politique et surtout aux dividendes tirsde lexploitation ptrolire.

    En rponse la violence et aux multiples revendications des groupes ethniquesdu delta, ltat fdral a d mettre en place des organismes de dveloppement pourmieux utiliser les dividendes ptroliers. De mme, les compagnies ptrolires ontt contraintes par les activistes environnementalistes et les associations localesde participer au dveloppement des zones o elles oprent. Des sommes trsimportantes ont t mobilises pour financer des programmes de dveloppementlocaux dont les rsultats restent pourtant ngligeables.

    Ainsi, cette rgion deltaque qui possde une unit gographique et cono-mique vidente, maintenant que lexploitation ptrolire a cr une histoirecommune, se voit gre par une multitude de structures politiques en perptuellefragmentation, pilotes de loin par un tat fdral qui en monopolise les divi-dendes ptroliers. Les entits territoriales que sont les tats et les LGA (localgovernment areas) tentent leur tour dobtenir plus de prrogatives en la matire.

    Dans cet article nous tenterons danalyser les raisons du paradoxe apparentque constituent la persistante pauvret et la violence en uvre dans le delta duNiger, pourtant pourvoyeur de la principale richesse du pays, le ptrole. La mal-diction dont il est lobjet, the curse of oil quavancent la plupart des environ-nementalistes et politiques dfenseurs de cette rgion, ne nous semble passuffisante pour expliquer cet tat de fait. Nous mettrons lhypothse selonlaquelle la violence y est ancienne et quil faut faire appel lhistoire pour encomprendre les dterminants. La violence de la traite ngrire, puis de la traite delhuile de palme lpoque coloniale, qui ont transform ce delta en une plate-forme commerciale au bnfice ou au dtriment des communauts ethniques,continue. La nouvelle rente de situation ptrolire ne fait qualimenter les conflits

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  • entre communauts. Si limprialisme ptrolier et la mauvaise gouvernance deltat fdral portent de lourdes responsabilits, la complexit de la situation nousoblige analyser plusieurs chelles les responsabilits politiques des acteurs et remonter dans lhistoire.

    Cet article sarticulera autour de trois questions : la configuration du pouvoirpolitique de type fdral, et sa reproduction par la manne ptrolire, est-ellecontradictoire avec la mise en place damnagements territoriaux et hydrauliquesdans une rgion peuple par des minorits trs faiblement reprsentes sur le planpolitique ?

    Le contrle des ressources par les populations du delta elles-mmes constitue-t-il une option ralisable pour dvelopper cette rgion ? Alors que les antago-nismes ethniques et la politique de diviser pour mieux rgner sont perptrspar les compagnies ptrolires et ltat fdral, une concertation entre les diff-rents types de communauts autour dun projet de mise en valeur du delta est-ellepossible ?

    Enfin, dans quelle mesure la territorialisation du ptrole, donc de loctroi destatuts spcifiques aux territoires producteurs de ptrole, nest-elle pas la princi-pale cause des revendications territoriales et des conflits ethniques, donc delimpasse dans laquelle se trouve le delta ?

    Un milieu difficile peu mis en valeur qui supporte un peuplement relativement dense

    Le delta du Niger subit les effets des inondations en priode de crue et de lapntration des eaux maritimes lintrieur des terres. La marge deltaque atteintune superficie denviron 11 000 km2. Il supporte les consquences des travauxhydrauliques effectus en amont du fleuve Niger. Enfin, lexploitation ptrolire,entreprise dans des conditions environnementales dsastreuses, affecte lourdementles populations et le milieu deltaque. La pollution des eaux et la strilisation dessols suite aux dversements dhydrocarbures et aux sabotages ou au mauvaisentretien des infrastructures ptrolires, la subsidence exacerbe par lextractiondhydrocarbures ne font que renforcer la vulnrabilit de cette rgion.

    Avec laugmentation de la pression foncire, de lurbanisation, du dvelop-pement des installations ptrolires et industrielles et la dramatique dtriorationde lenvironnement, la destruction des mangroves, les risques dinondation aug-mentent et remettent en cause le peuplement de certaines zones. Tout ceci sopredans une rgion qui est menace par llvation du niveau de la mer.

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    Le delta du Niger : une rgion richement dote mais sujette de fortes contraintes environnementales

    Une riche biodiversit peu mise en valeur pour lagriculture

    Le delta du Niger compte parmi les zones humides les plus vastes dAfrique etsa mangrove, dune superficie denviron 6 000 km2, est la plus tendue du conti-nent. La richesse piscicole de cette rgion sest en partie tarie sous leffet de lasurexploitation des bans et de la pollution des rivires par les compagnies ptro-lires [Banque mondiale, 1995].

    Lagriculture annuelle (manioc, banane plantin, igname...) se concentre sur lesterres exondes des bourrelets de berges et les basses terres forestires. Les inon-dations et lrosion handicapent svrement le dveloppement agricole dans lazone marcageuse deau douce. Labsence totale dinfrastructures de contrle desinondations rend mme impossible la culture du riz [Banque mondiale, 1995].Toutefois, en raison de la pression dmographique, les populations vivant dans lazone de fort marcageuse deau douce ont bonifi avec de faibles moyenset cultiv les zones marcageuses localises la limite des bourrelets de berges etautour des lacs saisonniers. Le dveloppement de lagro-foresterie est contraintpar labsence de scurit foncire depuis que ltat fdral sest octroy lentireproprit des sols en 1978.

    La principale richesse du pays, les hydrocarbures, est extraite du delta du Niger

    Le ptrole apporte 70 % des ressources fiscales du gouvernement fdral etprocure 98 % du montant des exportations. Il contribue hauteur de 40 % au PNBdu pays. On estime les rserves ptrolires 35 milliards de barils. La productionjournalire extraite des 250 champs ptroliers (606 puits au total) dpasse les2,5 millions de barils en 2004 [NDDC, 2004].

    Ces puits sont largement disperss dans lespace et localiss sur le territoiredenviron 1 500 communauts villageoises agricoles et piscicoles, mais une partnotable de la production provient de puits localiss dans les tats non deltaques 2.Le ptrole est ensuite export par les sept terminaux situs aux embouchures dudelta au moyen de 3 000 km doloducs. En raison des problmes de scurit dansle delta, les compagnies ptrolires vont lavenir investir dans lexploitation

    2. Ce qui a pouss ces derniers revendiquer lappartenance la rgion du delta politique pour bnficier des projets de dveloppement du NDDC.

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  • offshore. Un projet dexploitation de 10 nouveaux champs ptroliers offshore parquatre compagnies ptrolires, dune capacit totale de 1 160 000 de barils parjour et dun cot valu 7 milliards de dollars, est en cours (Nigeria CountryAnalysis Brie). Le gouvernement espre atteindre ainsi 4 millions de barils parjour en 2010.

    Bien que 95 % de la production soit extraite par des joint-ventures contrlspour plus de 55 % par ltat fdral, ce sont les compagnies trangres qui grentces dernires. La Shell est le plus grand oprateur tranger au Nigeria. Elleexploite 50 % de la production nationale grce au consortium Shell PetroleumDevelopment Company, dont 55 % des capitaux appartiennent la NNPC (NigerianNational Oil Company). Depuis 1964, 10 autres compagnies trangres inter-viennent sur le sol nigrian dont Mobil, Chevron, Agip, Elf, Texaco, State Oil etTotal. La majorit du ptrole brut est destine aux marchs des tats-Unis etdEurope occidentale.

    En parallle au ptrole, se trouvent de larges rserves de gaz estimes 4 500 milliards de m3 [NDDC, 2004].

    Les fortes contraintes environnementales

    La plus grande partie du delta se trouve moins de 6 mtres au-dessus duniveau de la mer [Ashton-Jones, ERA, 1998, p. 52]. Entre 70 % et 80 % des terresdu delta sont affectes par les inondations saisonnires, qui durent entre quatre etcinq mois. Seuls les bourrelets de berges y chappent. On distingue quatresources majeures dinondations :

    Les inondations causes par les crues annuelles : les white floods en octobreet les black floods entre dcembre et mars. En priode de haute crue, les bour-relets et les berges sont souvent dtruits et peuvent causer des inondations dsas-treuses [Durotoye, 2000].

    Les inondations dorigine pluviale se concentrent sur quelques mois (environ80 % des 3 250 mm/an tombent entre juin et octobre). Les fortes pluies augmen-tent le niveau des nappes souterraines et des fleuves qui se dversent sur lesberges. Les diffrents bras des dfluents, sous la pression des eaux, changent decours et augmentent les risques dinondation et lrosion des berges [Udo, 1970,p. 57].

    Les inondations causes par les activits humaines : depuis les trente derniresannes, on a construit cinq barrages sur le fleuve Niger et ses affluents la foispour lnergie hydrolectrique et lirrigation. Les crues sont devenues moinsfortes et tendues, ce qui a permis des zones autrefois inondes daccueillir despopulations. Cependant, en raison de la rtention des alluvions derrire les barrages

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  • (70 % des alluvions), leur pouvoir de captage de la crue a diminu et les zones quiavaient t gagnes ont t nouveau inondes. En raison de lrosion, les inon-dations augmentent en superficie depuis lors. En 1995, il tait estim que, dansltat de Rivers, 700 000 hectares de terres arables avaient t perdus pour lagri-culture et lhabitat depuis leur construction [Banque mondiale, 1995]. Les ctesmaritimes et les berges des rivires ne recevant plus suffisamment dalluvionssont gravement rodes par la puissance des vagues et des mares. Cette rosionest trs gravement ressentie le long de la cte dans les localits de Brass, Akassa,Bonny, Forcados et Bassan o le recul de la cte peut atteindre 40 50 mtres paran, soit un taux drosion ctire parmi les plus levs au monde [Durotoye, 2000].

    Les inondations causes par les mares affectent quotidiennement les zonesctires et les mangroves du delta et peuvent avoir des effets trs destructeurs surles installations portuaires ou industrielles [Durotoye, 2000].

    Par ailleurs, la subsidence des terres accrot les risques drosion. Celle-cisest accrue avec lexploitation ptrolire et le fonage de puits pour lalimenta-tion en eau des populations. Une croissance dmographique leve conjugue ladiminution des superficies habitables ne font quexacerber la pression du peuple-ment sur les terres limites. Enfin, les voies deau, faute dentretien et dinvestis-sements, sont difficilement utilisables pour les transports en certaines priodes, enraison du taux lev dalluvionnement et de linadquation du systme portuaire.

    Alors que le Niger Delta Basin Development Authority cr en 1987 par ltatfdral devait orchestrer un plan de rgulation de lhydraulique dans le delta duNiger, rien na t fait. Le cot lev des tudes hydrauliques et la pauvret desrgles juridiques ont rduit leur entreprise des petits projets disperss, dontbeaucoup ont t abandonns en cours de route [Banque mondiale, 1995, p. 14].

    Une rgion difficile amnager pour les rseaux routiers

    Les transports fluviaux sont dterminants pour les communications dans cettergion. Si la plupart des zones du haut-delta sont facilement accessibles par laroute, la plupart des zones humides ne possdent pas de rseau routier et sont diffi-cilement accessibles.

    lpoque coloniale, un rseau de communication routire a t mis en placeet les ports fluviaux intrieurs de Warri, Port-Harcourt et Sapele ont fini par sup-planter les anciens ports maritimes de Bonny, Calabar et Forcados. Ils bnficientdun double accs aux routes de lintrieur des terres, grce aux transportsterrestres et aux transports fluviaux, ceci contrairement aux ports maritimes. Unautre facteur limitant des ports maritimes est le graduel enlisement des embouchuresdes diffrents bras du Niger [Udo, 1970, p. 59].

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    CARTE 1. MILIEUX ET RSEAU FLUVIAL DANS LE DELTA DU NIGER

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  • La plupart des axes de communication ouverts dans le delta sont luvre descompagnies ptrolires pour faciliter laccs aux champs ptroliers. Ils ne rglentpas toujours le dsenclavement des populations ni les communications entre lesvillages car ils ont t dessins uniquement dans le but de desservir leurs implan-tations ptrolires.

    Un peuplement historiquement marqu par la prsence de leau et la traite des esclaves

    Un peuplement principalement localis dans les zones exondes...

    La plupart des localits se concentrent sur les zones merges, principalementles bourrelets de berges, les terres hautes et les les ctires. Le faible relief et lemauvais drainage sont les principales raisons de lparpillement de la populationen de petites localits. Les grands tablissements humains se trouvent lintrieurdes terres o laccs et les conditions de drainage sont meilleurs. la limite de lazone des mangroves, les principales villes, telles Port-Harcourt, Sapele, Ughelli,et Warri, ont t difies sur des zones surleves naturellement ou des tertres desables construits par lhomme, la rencontre des terres humides et des artresfluviales navigables.

    Les petits villages et les hameaux disperss dominent le paysage. Ils regroupenten moyenne 50 500 personnes qui sadonnent aussi bien lagriculture qu lapche. Il existe de plus larges tablissements autour des grandes plantations decaoutchouc, de palmiers huile ou dextraction du bois.

    Les densits moyennes de population des tats du delta strictement gogra-phique sont moins fortes que celles des tats limitrophes dImo et Abia peu-plement Igbo et dAkwa Ibom lEst. Elles sont respectivement, selon lesprojections de 2005, de 647, 662 et 491 habitants par km2, des chiffres qui appa-raissent levs en regard des autres plaines dAfrique de lOuest. La prsence deterres marcageuses (20 % de la superficie du delta gographique) influence labaisse les densits des tats ctiers. Toutefois, localement, il existe des poches defortes densits sur les terres fermes en raison de ltablissement des populationssur les zones exondes, notamment dans lOgoniland au sud-est et sur les lesctires.

    ...mais dont le poids et la rpartition sexpliquent aussi par lhistoire de la traite ngrire

    Avec de faibles capacits productives agricoles, des amnagements hydrau-liques et territoriaux pour ainsi dire inexistants, on peut sinterroger sur les originesde ces densits relativement leves.

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  • Un phnomne contradictoire apparat dans lhistoire : partir du XVIIe sicle,le delta du Niger tait devenu la rgion phare du commerce des esclaves enAfrique de lOuest [Dike, 1956, p. 24]. Ce fut cette poque que le delta atteignitson maximum de peuplement. Les cits-tats de la cte (Bonny, Calabar, Brass,Akassa et Nembe) contrlaient la venue et la rpartition de ces esclaves, surtoutoriginaires du pays Igbo ou des plaines plus en amont du fleuve. De nombreuxesclaves restrent dans la rgion et furent intgrs dans les familles princires dela cte ou dans leurs exploitations agricoles. En mme temps, des populationsnon captives originaires du royaume du Bnin voisin et des terres de lintrieurfurent attires par la prosprit des cits-tats et le potentiel commercial de la voiefluviale du fleuve Niger. Elles stablirent aux points les plus actifs du commercefluvial [Dike, 1956, p. 25].

    Au XIXe sicle, alors que lconomie du delta du Niger tait en pleine restruc-turation, jamais les besoins en main-duvre servile nont t aussi grands. Eneffet, la collecte de lhuile de palme et le transport par cano de ces marchandisesncessitaient une arme de travailleurs. La part de la population captive tait trsleve. Mme certains rois avaient des origines captives, tel le roi Jaja deBonny.

    Localement, la traite a aussi influ sur la rpartition du peuplement et a tparfois plus dterminante que lhostilit du milieu. Pour fuir les raids esclava-gistes venant de la cte ou des tats constitus de lintrieur, les populations sesont enfonces loin des fleuves, dans les formations vgtales denses [Courade etMarshall, 1994, p. 170].

    De nos jours, si lactivit dextraction des hydrocarbures a attir de nombreuxmigrants dans le delta, elle emploie peu la population locale. La main-duvrespcialise vient de lextrieur, en raison du manque de formation sur place maisaussi pour des raisons politiques. Dans un contexte de diminution des superficiescultives du fait de linstallation des infrastructures ptrolires et des pollutionsenvironnementales, on arrive un phnomne de saturation foncire, et ceci dansun contexte politico-social explosif.

    Antagonismes ethniques et politique fdrale ingalitaire :les ferments de la violence

    Dans ce delta au peuplement dispers, les relations entre les groupes ethniquesqui sadonnent lagriculture, la pche et le commerce fluvial ont altern entreantagonismes et complmentarit. La traite ngrire, les abus de la colonisation,la guerre du Biafra et la nouvelle donne ptrolire ont renforc les conflits et ren-dent difficile la mise en place de structures fdratives pour un consensus rgio-nal de dveloppement du delta.

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  • Un delta vocation commerciale et aux groupes ethniques antagonistes

    Le contrle du commerce et la perptuation de limprialisme dans le delta du Niger

    La colonisation britannique, que Tekena N. Tamuno appelle lpoque de ladiplomatie des canonnires et des expditions punitives , sest instaure sur lemode commercial et prdateur, pour lorigine le contrle de la traite transatlan-tique puis, plus tard, pour celui du commerce dit lgitime de lhuile de palmeet des changes de marchandises provenant des rgions de lamont du Niger.

    La dcouverte dune large voie de pntration vers le Cur mythique delAfrique centrale a t effectue lpoque de la rvolution industrielle enEurope. En 1830, les frres Richards et John Lander dcouvrirent que le Niger sejetait dans lAtlantique dans la baie du Biafra. Cette dcouverte a concid avec ledveloppement des machines vapeur, sans lesquelles la navigation fluviale surde grandes distances naurait pas t possible. partir des annes 1830 et ce, jus-qu la fin du XIXe sicle, le delta du Niger devint un grand centre dintrts et futle but de nombreuses expditions scientifiques et commerciales [Dike, 1956,p. 18].

    On peut suggrer que la colonisation britannique a grandement jet les basesdun type dexploitation minire dans ce delta vocation commerciale olamnagement du territoire et linvestissement dans des entreprises productivesne faisaient pas partie de lordre du jour. La rticence des Britanniques annexerle delta de faon formelle sexplique dans leur absence de dsir de contrler ledelta sur le plan politique. Ils ont parfait leur domination commerciale sur lesrgions ctires grce la force des armes et des traits signs avec les cits-tatsngrires [Dike, 1956, p. 203]. Aussi longtemps que les souverains autochtonesservaient leurs intrts commerciaux, les Britanniques prfraient un protectoratinformel peu coteux pour la Couronne. Cependant, le passage une occupationtrangre plus formelle fut dict par la ncessit pour lEmpire britannique depntrer plus avant les terres de lintrieur. En 1878, de nombreux comptoirsfurent installs le long des fleuves Niger et Benue et sur la cte [Dike, 1956,p. 204]. En 1880, les Britanniques imposrent finalement leur pouvoir politique etmenrent des guerres contre les cits-tats, dont les chefs furent dans de nom-breux cas exils [Alagoa, 2004].

    Ladministration coloniale na organis ce territoire par la cration dun rseaude villes, de comptoirs, puis de routes et de chemins de fer, que pour mieux drainerles marchandises vers lextrieur et contrler ces populations belliqueuses. Ellene sest nullement appuye sur les cits fluvio-maritimes esclavagistes du delta

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  • du Niger florissantes au XVIIe sicle, mais sur un rseau cr de toutes pices lelong du fleuve (Onitsha, Enugu, Owerri ou Port-Harcourt) [Courade et Marshall,1994, p. 170].

    Conflits territoriaux et rente de situation commerciale

    Espace dintense circulation marchande et migratoire entre les terres de lint-rieur, la basse-valle du Niger et la cte du golfe de Guine ouverte sur le mondeextrieur, le delta du Niger a de tout temps t valoris pour sa rente de situation.Jusqu lavnement du chemin de fer et des routes, le fleuve Niger tait luniquemoyen de communication pour mettre en contact lintrieur des terres et le mondeextrieur. Cest en ce sens que le delta du Niger est devenu si important danslhistoire moderne du Nigeria. Le Niger se jetait dans la baie du Biafra par21 embouchures, constituant un vritable ventail de rivires et fleuves dont laplupart taient navigables. Cette Venise dAfrique reliait entre elles des placescommerciales du delta mais aussi de la cte laxe du fleuve Niger [Dike, 1956,p. 19].

    Forcados, et non Lagos ou Port-Harcourt, servait de poste maritime pourentrer au Nigeria. Les marchs de lhuile de palme et les ports traditionnels loca-liss dans le delta servaient de lieu dchange pour lhuile de palme en prove-nance des terres de lintrieur. Les produits agricoles et miniers originaires delintrieur du pays taient galement vacus vers la mer par voie fluviale.

    Le delta du Niger dtenait le nombre le plus lev de ports le long de la cte gui-nenne, sis dans les cits-tats de Brass, Forcados, Akassa et Bonny. Aux XVIIe etXVIIIe sicles, ces ports se sont enrichis grce au commerce des esclaves. Ds ledbut du XIXe sicle, avec lavnement du commerce de lhuile de palme, les portsdu delta exportaient plus dhuile que tous les ports dAfrique de lOuest runis.

    La traite des esclaves et le contrle des voies fluviales ont cependant provoqude graves tensions interethniques. Si les relations entre certaines communautsvoisines ont pu tre pacifiques dans le cadre dchanges commerciaux et matri-moniaux complmentaires, elles se sont dclines dans dautre cas sur le mode dela violence, dans le cadre du contrle des zones de pche ou de commerce et desrazzias, lors de la traite transatlantique. Les populations de la cte, plus ouvertessur le monde extrieur, razziaient les communauts de lintrieur et celles de labasse-valle du Niger pour en revendre les membres aux Europens. Le delta duNiger constituait, en effet, le march esclaves le plus grand de toute lAfriquede lOuest, galant la totalit du commerce dans les autres rgions de cette partiedAfrique. Bonny tait le march principal de la traite et pas moins de 20 000 esclavesy taient vendus chaque anne (dont 16 000 taient Igbo).

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    Pendant quatre sicles, les cits-tats furent organises de faon indpendanteautour dune ville qui contrlait un territoire partant de lembouchure dun fleuvejusquaux terres de lintrieur. Chaque cit-tat avait organis son territoirecommercial grce un rseau de comptoirs localiss le long de laxe fluvial. Elleavait son systme juridico-administratif qui maintenait lordre et faisait respecterles lois, et une arme [Dike, 1956, p. 30]. Ces cits avaient organis un typedinstitutions particulires pour contrler les routes commerciales sur de longuesdistances, centres autour des oracles dAro.

    Le contrle des routes commerciales avec lavnement de la colonisation britannique

    Avec la colonisation, les Britanniques ont investi les grands axes fluviauxpour installer leurs comptoirs. Ils se sont arrog le monopole du commerce et ontfait perdre aux populations autochtones, et surtout aux rois des cits-tats de lacte, leur pouvoir conomique et politique. De mme, dans la zone de mangroves,les Itsekiri et les Ijaw, qui taient dhabiles pcheurs et navigateurs, ont t margi-naliss. La pntration britannique lintrieur des terres, puis lavnement delexploitation ptrolire, ont transform les logiques dutilisation des ressources etlintrt stratgique ou conomique des localisations par rapport aux cours deau, la cte maritime et aux terres exondes. Puis, lpoque coloniale, un rseauroutier a t construit, et les ports fluviaux de lintrieur de Warri, Port-Harcourt etSapele ont dtrn les anciens ports ctiers maritimes [Udo, 1970, p. 59].

    Pour les communauts autrefois au centre de lactivit commerciale, la pertede contrle de leur territoire a gnr un climat de violence et un dsir derevanche. Cette violence est largement visible dans les anciennes cits-tats de lacte, Calabar, Nembe et Bonny, devenues aujourdhui des priphries dlaisses,fortement touches par lexploitation ptrolire et lrosion qui grignote annesaprs annes leurs territoires dj limits. Historiquement, les minorits domina-trices taient composes par des groupes tels les Efik, les Ijaw et les Itsekiri, quiutilisaient leur avantageuse localisation le long des cours deau pour dvelopperdes relations commerciales avec les Europens, notamment pour le commerce desesclaves, puis le commerce dit lgitime dhuile de palme, ceci au dtriment descommunauts Igbo, Ibibio et Urhobo, et dautres [Osaghae, 1998].

    Le leitmotiv de certains chefs de guerre des minorits autrefois dominantes decette zone est : Les seigneurs dhier sont devenus les esclaves daujourdhui 3.

    3. Mujahid Dokubo Asari, chef de la Niger Delta Peoples Volunteer Force, est un des princi-paux agitateurs Ijaw, originaire dune famille royale de Kalabari (Tell, 18 octobre 2004).

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  • Depuis lindpendance, lactivit ptrolire sest tendue un peu partout sur leterritoire deltaque. De nouveaux bnficiaires des ressources du delta sontapparus : les compagnies ptrolires, des travailleurs dautres rgions, ladminis-tration fdrale, les groupes de jeunes activistes qui harclent les compagniesptrolires pour obtenir des subsides. En labsence de relle cohsion sociale etpolitique entre les communauts du delta, maintenant que le systme organisautour du commerce de lhuile a disparu, lavnement du ptrole a exacerb lesantagonismes ethniques.

    Une politique fdrale de rpartition de la manne ptrolire autoritaire et violemment conteste par les communauts ethniques

    La recherche du contrle des ressources ptrolires et des terres a cr denombreux conflits et des tensions tous les niveaux de la socit. Ltat fdralsest institu comme principal propritaire des ressources minrales et fonciresdu pays. En contrepartie, les minorits ethniques revendiquent la cration denouveaux tats homognes sur le plan ethnique, pensant ainsi mieux contrler lesdividendes ptroliers.

    En 1914, les protectorats du nord et du sud du Nigeria furent amalgams enune seule unit politique par ladministration coloniale britannique. Dans le butde rpondre aux demandes dautonomie des diffrents grands groupes ethniques(Haoussa-Fulani au Nord, Yoruba lOuest et Igbo au Sud-Est) qui reprsentaientles trois grandes rgions du pays, un systme fdral fut instaur.

    lavnement de lindpendance, en 1960, lunit du Nigeria tait fragile,mais les trois grandes rgions possdaient un certain niveau dautonomie. Denombreux pouvoirs lgislatifs leur taient dlgus, bien que le pouvoir centralft domin par les leaders du nord du pays. Avec le coup dtat militaire de 1966,et ce jusqu mai 1999, les rgimes militaires en place instaurrent un systme dit fdral o tous les pouvoirs politiques et conomiques taient centraliss. Lesrelations entre les tats et le gouvernement fdral devinrent de plus en ingales.Avec ldiction du Petroleum Decree en 1969, puis du Land Use Act en 1978, legouvernement militaire sest arrog le contrle total des ressources minires etfoncires, vitales pour la survie du pays. Lautonomie des tats dans la gestion deleurs propres affaires a t srieusement remise en cause, tandis que le principede subvention du Nord par le Sud ptrolier mis en place par ltat fdral appa-raissait de plus en plus injuste envers les minorits ethniques deltaques.

    Jusqu lavnement du ptrole, les ressources produites par les tats leurrevenaient selon le principe de la drivation. Puis ce principe fut abandonn pourune galit de la rpartition entre les tats de la fdration en fonction du poids de

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  • la population et de la taille de leur territoire. Si, en 1960, 50 % des ressourcesextraites dans les tats leur taient redistribues par drivation, en 1976, ce pour-centage descendit 3 %. Aprs la guerre civile, le gouvernement fdral staitdsintress du delta et avait investi dnormes montants dans lamnagementdautres rgions du pays (Abuja, la nouvelle capitale fdrale, et Lagos, devenuela vitrine de ce pays qui devait sindustrialiser grce au ptrole). En 1999, avec leretour un gouvernement civil, le prsident Obasanjo fit passer 13 % le pour-centage des ressources redistribues par drivation.

    Les tats dpendent de ltat fdral pour en moyenne 90 % de leur budget,ce qui va lencontre des principes du fdralisme. Les revenus collects parltat fdral sont redistribus selon le principe suivant : 48,5 % ltat fdral,24 % aux tats, 20 % aux LGA. Les 7,5 % restant sont destins des fonds sp-ciaux. Avec la croissance du nombre dtats appartenant au delta dit politique ,les tensions inter-tats se sont exacerbes. Les tats qui ne subissent pas lesconsquences environnementales et sociales de lextraction ptrolire reoiventplus de remises ptrolires [Ikporukpo, 2004, p. 331-332].

    Les minorits ethniques du Nigeria ont t dfinies en opposition aux troisgrands groupes ethniques (Haoussa/Fulani, Yoruba et Igbo) en tant que groupesdistincts de par leurs spcificits linguistiques, culturelles, territoriales et histo-riques. En raison de leur infriorit numrique, de leur mode dexpansion et deleur volution historique au sein de ltat moderne nigrian, ces minorits, princi-palement localises dans le delta, ont t domines sur le plan politique, social etconomique. Les lites des groupes majoritaires ont profit de la cration destrois grandes rgions (Nord, Ouest et Sud-Est) pour renforcer leur pouvoir et mar-ginaliser les minorits ethniques qui se sont organises en groupes sparatisteset revendicatifs.

    La politique de diviser pour mieux rgner instaure tous les chelons du pouvoir

    Sur le plan administratif et politique, le delta est divis depuis lindpendanceen une multitude dtats en perptuelle fragmentation. La tentative de scessionde la rgion Sud-Est par la majorit Igbo lors de la guerre du Biafra en 1967, puisles revendications permanentes des minorits en guerre contre cette mme majo-rit ont fait craindre ltat fdral, aux mains des nordistes , de laisser largion la plus riche du pays entre les mains dune seule entit politique.

    Linterfrence parfois violente de ladministration fdrale et des compagniesptrolires dans ces conflits rvle leurs tentatives de diviser les communautspour mieux rgner. Ce jeu politique est toutefois dangereux, car la violence enuvre dans cette rgion entrave le bon droulement de lextraction ptrolire.

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  • La balkanisation du pays en une multitude dtats et la cration de nouvelles minorits ethniques antagonistes

    En 1958, suite aux recommandations de la Commission sur les minorits,ladministration coloniale reprsente par Sir Henry Willink avait propos lacration de territoires spciaux dans le delta qui devaient bnficier de pro-grammes damnagement. Mais le maintien de tels territoires tait impossible dufait des graves tensions interethniques. Lors de la guerre du Biafra en 1967, latentative de scession de la rgion Sud-Est par la majorit Igbo, vivant sur leshautes-terres surplombant le delta, na fait quaccentuer les clivages au sein de lapopulation de cette rgion. Les 5 millions de personnes appartenant aux ethnies minoritaires et qui composaient 41 % de la population du Biafra ne voulaientpas plus accepter la domination des Igbos que celle que ces derniers avaient sup-porte de la part des nordistes. Ils se sont alors rallis au camp fdral, prfrantsa tutelle le gouvernement fdral avait fait miroiter certaines ethnies la cra-tion dtats rassemblant la majeure partie de leurs populations [Osaghae, 1998].

    Aprs cette guerre civile, qui a fait entre un et deux millions de victimes,chaque groupe ethnique a revendiqu son autonomie par la cration de nouveauxtats homognes. Ceux-ci pensaient que la dcentralisation constituerait uneopportunit pour transcender leur taille dmographique limite et leur permettraitdacqurir un peu de pouvoir [Obi, 2001]. Partant du principe quun tat homo-gne sur le plan ethnique serait plus mme de grer la part des dividendes ptro-liers redistribus par drivation , les nombreux groupes ethniques sont entrsdans la course la demande de cration dtats de taille infime et non viable.

    En mai 1967, lorsque ltat militaire dirig par Gowon entreprit de crerdouze tats partir des quatre datant de lpoque coloniale, ce fut pour restructurerla fdration de telle sorte quaucun tat ou groupe dtats ne puissent menacerla cohsion du pays. Puis, suite aux revendications incessantes des leaders decertaines minorits dont le gouvernement avait besoin du soutien politique, lesdiffrents gouvernements militaires qui ont suivi ont cr de nouveaux tats.Depuis 1996, le Nigeria compte 36 tats. En parallle, de nouveaux LGA furentcrs.

    Sans rsoudre les problmes de violence, la multiplication des tats na faitquaggraver les relations entre ethnies au sein des nouvelles entits constitues.Les dcoupages territoriaux ont renforc le pouvoir de certains groupes ethniquesau dtriment des groupes de taille plus faible. Ils ont raviv les relations conflic-tuelles historiques. Cela na fait quaugmenter les sources de conflits et lademande de cration de nouveaux tats ou de LGA homognes sur le plan ethniquede la part de ces nouvelles minorits . Ainsi, la mauvaise reprsentation poli-tique de certaines communauts au regard de leur poids numrique sest traduite

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    par une ingale redistribution des dividendes ptroliers, des postes administratifset infrastructures sociales.

    Mme au sein des ethnies la fracture sest agrandie, pour preuve le conflit quia oppos des Ogoni 4 conservateurs lcrivain Ken Saro Wiwa, fondateur duMosop (Mouvement for Survival of Ogoni People). En parallle, les anciennesmajorits ethniques, devenues minoritaires dans des tats fragments, revendiquentla fdration de leurs membres. Ainsi, les Ijaw, qui reprsentent lethnie majori-taire du delta et qui ont domin pendant des sicles des communauts margina-lises du fait de son contrle des routes commerciales, ont t disperss enplusieurs tats. Ils ont obtenu la cration dun tat propre, Bayelsa State, en 1996.En mme temps, dans les autres tats du delta politique , des regroupementsdIjaw ont demand la cration de LGA distincts, pour protger leurs intrts ausein de ce quils considrent tre des tats peupls de communauts qui leur sonthostiles [Osaghae, 1998].

    Le mythe dune meilleure gestion des ressources naturelles et fiscales par lacration de multiples tats a montr ses limites politiques. Une telle balkanisationdu territoire joue le jeu de ltat fdral, qui peut imposer sa suprmatie. Celui-cidtient seul le pouvoir politique suffisant pour crer une structure capable demettre en uvre de nouveaux amnagements. Encore faudrait-il quil le dsire etque sur le plan politique il en ait les moyens. Les lobbies politiques du Nord sontstrictement opposs au dveloppement du delta. Toute amlioration des condi-tions de production et de vie des populations minoritaires risquerait de leur donnerplus de pouvoir politique et de remettre en cause la suprmatie des premiers.

    La politique des compagnies ptrolires et les divisions ethniques

    Une des principales causes de conflits interethniques dans les zones ptro-lires tourne autour du statut des territoires sur lesquels les compagnies ont ins-tall leurs infrastructures. Les communauts villageoises du delta sont divises en communauts ptrolires et communauts non ptrolires par les compa-gnies, selon quelles vivent ou ne vivent pas sur des territoires o lon extrait deshydrocarbures. Les populations des premires bnficient dun certain nombre

    4. En mai 1994, suite lassassinat de quatre leaders Ogoni conservateurs, Ken Saro Wiwaet plusieurs militants du Mosop furent accuss et soumis la peine de mort aprs un procs deplusieurs mois qui fut largement contest au niveau international. Cet vnement a cr unelarge fracture au sein du peuple Ogoni, notamment entre sympathisants du Mosop et les leadersdes autres mouvements, considrs comme des tratres pour leur rapprochement avec les compa-gnies ptrolires et ltat fdral.

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    dattributions (remises financires, telles que les stay-at-home remuneration 5 )destines acheter la paix, des fonds pour des projets de dveloppement et despromesses demplois, alors que les secondes ny ont pas droit.

    Un premier problme se pose : il ny a pas de limites administratives prcisesentre le territoire des communauts. De plus, le ptrole peut provenir dun terri-toire, mais tre extrait par les puits localiss sur le territoire dune communautlimitrophe. Les kilomtres de pipeline qui traversent le delta scindent le territoiredes communauts sans pour autant que celles-ci reoivent des indemnits la hau-teur des dommages encourus lors des dversements dhydrocarbures, qui peuventsurvenir du fait du mauvais tat des infrastructures... ou des sabotages.

    Par ailleurs, les compagnies ptrolires ngocient des arrangements avec desmembres de la communaut quils identifient comme tant les reprsentants oules chefs traditionnels locaux. Cependant, depuis lindpendance, le pouvoir deschefs traditionnels a t vid de sens par ltablissement de structures administra-tives locales, telles que les LGA. Comme dans certaines communauts les jeunessont trs virulents, et ont mme pris le pouvoir politique local, les compagniesptrolires prfrent leur attribuer des royalties, plutt que de se rfrer aux auto-rits traditionnelles ou aux anciens [Alagoa, 2004].

    Au sein des communauts locales, lingale rpartition des royalties entre lesmembres a mme engendr une comptition pour lobtention du leadership local,cette position devenant de plus en plus lucrative dans les communauts ptro-lires . Dans le courant des annes 1990, des leaders locaux puissants se sont mis recruter des jeunes et les armer pour contrler leurs villages et imposer leursuprmatie. Cela a gnr des batailles sanglantes dans les environs de Port-Harcourt et a favoris lmergence de milices. Partout o des subsides du ptrolegnrent des projets de dveloppement, cela cre des jalousies et du ressentimentde la part des non-bnficiaires et peut, dans certains cas, dboucher sur desconflits intercommunauts.

    5. Les associations de jeunes et les chefs traditionnels du village de Sangana, localit duterritoire dAkassa, ancienne cit-tat de la cte, reoivent chaque mois une somme de 7,2 mil-lions de naira (48 000 euros) de la compagnie Corn Oil (Rapport de mission S. Fanchette dansle delta en juin 2005, IFRA-Ibadan).

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  • Le territoire du ptrole : le miroir des tensions entre les compagnies ptrolires, ltat fdral, les LGA et les communauts

    En raison de la territorialisation de la distribution des subsides ptroliers,les revendications pour le contrle des territoires ptroliers soprent toutes les chelles : au niveau local dans les communauts ptrolires , ou parle biais des LGA. Au niveau rgional, lappartenance au delta politique permetaux tats de recevoir un certain nombre de financements. Les tats ctiers reven-diquent la prise en compte de droits exclusifs sur lexploitation du ptrole offshoredans le comptage de leurs dividendes. Enfin, au niveau national, avec ldictiondu Petroleum Decree en 1969, puis du Land Use Act en 1978, ltat fdral mili-taire sest arrog le contrle total des ressources minires et foncires du pays.

    Ethnicisation des conflits fonciers et contrle de la rente ptrolire territorialise

    Avec linstauration de nouvelles entits administratives durant la priode colo-niale et postcoloniale, des conflits ont merg entre les groupes ethniques et leslites en comptition pour le pouvoir politique et le contrle des ressources. Ladlimitation des nouvelles entits administratives a pu dclencher des conflitsentre des communauts autrefois en bons termes mais qui ont eu peur de devenirdes minorits domines dans ces nouvelles entits ou de perdre leur suzerainetdantan [Alagoa, 2004].

    Warri : la cration de nouvelles entits administratives et les conflits ethniques sanglants

    Les tensions qui entourent lorganisation du gouvernement dans la rgion deWarri, la deuxime ville ptrolire du pays, prcdent lindpendance du Nigeriaen 1960. Warri, la ville la plus grande de ltat de Delta, est revendique par troisgroupes ethniques comme tant leur patrie : les Itsekiri, les Urhobo et les Ijaw. Laquestion concernant le droit de proprit sur Warri est une source de conflitdepuis des dcennies. Mais, avec le boom du ptrole et la territorialisation de ladistribution des subsides ptroliers, les revendications sont alles croissant. Demme, le choix des reprsentants dans les institutions formelles du gouvernement, la fois au niveau local et au niveau tatique, pose des problmes dans ltat deDelta cr en 1991. Les Ijaw et les Urhobo considrent tous les deux que la pra-tique actuelle de ltat, o les Itsekiri dominent les structures gouvernementalesdans les trois LGA de Warri, est injuste. Ils se plaignent que cette dominationimplique que les Itsekiri et leur chef traditionnel, lOlu de Warri, profitent dunemanire disproportionne des ressources gouvernementales.

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    De nombreuses ruptions de violence dans la rgion de Warri ont eu lieu enmars et en mai 1997, au cours desquelles des centaines de personnes sont mortesdans chaque camp. La production de ptrole, de plus de 200 000 barils par jour,a t arrte pendant quelques semaines [HRW, 1999, p. 111-114].

    Fin mai et juin 1999, lpoque du passage de pouvoir du gouvernement mili-taire un gouvernement civil au Nigeria, la violence a encore une fois clat Warri et dans ses environs, au moment de la mise en place du nouveau gouverne-ment local contest tabli en 1997. Jusqu deux cents personnes auraient ttues lors des raids des milices Ijaw et Itsekiri. Enfin, au dbut de lanne 2003, laprparation des lections fdrales sest solde par une nouvelle flambe deviolence [HRW, dc. 2003].

    Le Land Use Act de 1978 et le retrait du contrle foncier aux communauts au profit des tats

    Les problmes fonciers sont lorigine de nombreux conflits entre les tats,les compagnies ptrolires, les collectivits locales et les populations. En effet, envertu du Land Use Act de 1978, les communauts locales ont t dpossdes deleurs droits fonciers au profit de ltat fdral. Les terres peuvent ainsi tre expro-pries dans loption dinstaller des infrastructures ptrolires sans compensations.Elles sont redistribues aux compagnies ptrolires moyennant des compensa-tions financires, en achetant certains chefs coutumiers et membres de ladminis-tration locale, au grand dam des populations.

    Lors des expropriations ou des pollutions aquatiques, les populations ne sontindemnises que pour les rcoltes perdues et le manque gagner des pches.

    Le dsastre environnemental caus par lexploitation ptrolire

    Les compagnies ptrolires trangres, mme si elles sont intgres dans descompagnies majorit nigriane, dictent les lois du march et les modes de pro-duction. Elles dcident des bnfices tirer de lexploitation ptrolire pour leurpropre type daccumulation, tant seules capables dextraire le ptrole. Cela nefait que limiter le pouvoir de ltat nigrian dans la gestion du mode de produc-tion ptrolier 6.

    6. En mars 2005, elles ont annonc leur opposition au plan du gouvernement fdral visant augmenter la Petroleum Profits Tax (PPT) de 50 % 85 %, arguant que cela les empcheraitdeffectuer les investissements ncessaires pour amliorer les conditions dextraction dans largion...

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    Ltat juge et partie dans lexploitation ptrolire

    Les compagnies ptrolires sont sous la juridiction de ltat fdral. Celui-ciest la fois le partenaire des activits ptrolires, travers le NNPC, mais enmme temps il est cens faire appliquer les lois fdrales en matire de protectionde lenvironnement travers le Dpartement des ressources ptrolires [Banquemondiale 1995]. Le gouvernement dtient 51 % des parts dans les holdings quiexploitent le ptrole. Il cherche accaparer le maximum de rente et nest pas trssoucieux dimposer une lgislation favorable la protection de lenvironnement,car trop coteuse. Mme si certaines lois existent, elles ne sont pas mises en appli-cation. Selon C. Ikporukpo [2004, p. 348], il ny a aucun doute que les compa-gnies ptrolires auraient assur de meilleures normes environnementalesdextraction si ltat et ses agences avaient t capables dimposer lapplicationdes lois existantes . Pour extraire le ptrole un moindre cot, au dtriment delenvironnement et de la sant des habitants, ltat a dcid de limiter tous lesobstacles rencontrs sur son chemin : ldiction de dcrets lui donnant le mono-pole total du foncier et des ressources ptrolires, lutilisation de larme pourenrayer tout mouvement de protestation...

    Une exploitation ptrolire effectue bas prix : pollution des eaux, des sols et de lair

    La pollution de lair par le torchage du gaz. Le Nigeria possde la 9e rservede gaz au monde. Cependant, en raison du manque de marchs locaux et de labsencedinvestissements pour installer les infrastructures ncessaires la transformationdu gaz associ ou sa rinjection dans le sol, 75 % du gaz qui sort lors de lextrac-tion du ptrole est torch (brl). Il est estim que 70 millions de m3 de gazassoci aux gisements de ptrole brut sont quotidiennement dverss dans lenvi-ronnement, soit 40 % de la consommation africaine de gaz naturel en 2001.

    Cette pratique est lourde de consquences sur lenvironnement et la santpublique : pluies acides, manation de gaz toxiques dans lair, lvation de la tem-prature, maladies pulmonaires et risques de cancers... Le ministre de lEnviron-nement avait propos que lanne 2003 soit celle de la zero gas flares policy auNigeria. Les compagnies ptrolires ont cri haut et fort que cela tait technique-ment infaisable et que cela relevait de la politique de ltat fdral de mettre enplace un programme aussi coteux. La date a t repousse 2008 et nombreuxsont les spcialistes qui sinterrogent sur la faisabilit politique dun tel objectif 7.

    7. Un projet de construction du West African Gas Pipeline dune longueur de 690 km pourcommercialiser le gaz liqufi au Bnin, au Togo et au Ghana a t mis ltude depuis 1992

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    CARTE 2. LES PUITS PTROLIERS ONSHOREET OFFSHORE EXPLOITS PAR LE CONSORTIUM NNPC/SHELL EN 2004

    Source : The Shell Petroleum Development Company of Nigeria Limited, operator of the NNPC/Shell/EPNL/Agip Joint Venture, 2004.

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    Dans un contexte o la concurrence entre les compagnies ptrolires est deplus en plus leve et o les compagnies chinoises et indiennes cherchent inves-tir au Nigeria pour extraire les hydrocarbures dont elles ont de plus en plusbesoin, lheure ne parat pas tre aux investissements, mais plutt lexploitationau plus bas cot possible.

    Les dversements de ptrole. Les conditions dextraction des hydrocarburesne suivent pas dans la plupart des cas les normes internationales pour la protec-tion de lenvironnement. Les infrastructures ptrolires ne sont pas maintenues entat, se corrodent et crent de graves dgts. Selon SPDC (Shell Petroleum Deve-lopment Company), toutes les conductions de plus de 15 ans devraient treremplaces. Cependant, 40 % de celles-ci ont dpass cet ge et la moiti setrouve dans les zones marcageuses. Les compagnies ptrolires avancent que,quand lexploitation ptrolire a commenc, les normes environnementales inter-nationales ntaient pas aussi leves. Il leur est difficile, dans le contexte deconcurrence conomique actuel, de moderniser en mme temps toutes les infra-structures.

    Entre 1982 et 1992, 40 % des dversements de ptrole perptrs par la Compa-gnie Shell lont t au Nigeria, alors quelle nextrait dans ce pays que 14 % dumontant total de son exploitation ptrolire. En 40 ans, les environnementalistesont dnombr environ 4 000 dversements de ptrole dans le delta du Niger. Leptrole nigrian tant trs volatil, 50 % svaporent en lespace de 48 heures.Ces dversements soprent aussi dans les plates-formes offshore. Les zones demangroves sont trs sensibles ces accidents et de nombreuses superficies ont tcompltement strilises. Quand les dversements soprent, ils tardent trenettoys, ce qui ne fait quaccentuer la dgradation environnementale. La spa-ration du ptrole et de leau seffectue sur place ou aux terminaux de Bonny oude Forcados. Cette opration produit des dchets hautement toxiques qui sontstocks dans des dcharges non protges. En 1995, on comptait 7 millions de m3

    de dchets dposs dans les deux tats de Delta et de Rivers.

    par la compagnie amricaine Chevron, en association avec des compagnies prives. Nom-breuses sont les interrogations propos de ce projet qui ne rduirait pas le torchage du gaz, caril ne concerne pas le gaz associ au ptrole, et surtout parce que les tudes en matire environ-nementale ne sont pas convaincantes (risques dexplosions, fuites de gaz). Ce projet bnficieraitaux grandes compagnies industrielles et non aux populations.

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    De la revendication laction : limpasse des actions de dveloppement et la spirale de la violence

    Pour dpasser la perte du contrle territorial de ces ethnies disperses en demultiples tats, certaines communauts se sont organises. Elles ont cr desassociations et des groupes de pression pour mieux accder au pouvoir politiqueet surtout aux dividendes tirs de lexploitation ptrolire. Ltat fdral a mis enplace des structures de dveloppement dans le delta pour mieux grer ces divi-dendes. De mme, les socits ptrolires ont t contraintes par les activistesenvironnementalistes de participer au dveloppement des zones o elles oprent.Des sommes trs importantes ont t mobilises pour financer des programmesde dveloppement locaux dont les rsultats restent pourtant ngligeables.

    Ltat et ses agences de dveloppement : une faade pour cacher la misre

    Suite laugmentation de la violence et des rvoltes dans le delta du Niger, etde la rvaluation de la part des royalties ptrolires attribues aux tats par dri-vation, le principe de la cration dun fonds spcial pour la rhabilitation de len-vironnement a t accept. Le gouvernement fdral a cr des agences spcialespour grer cette manne financire. Depuis 1999, 13 % des remises ptrolires sontsupposes tre investies dans les tats producteurs de ptrole et sont gres par laNiger Delta Development Commission (NDDC). Dautres agences de dvelop-pement ont t mises en place par le gouvernement fdral : la Presidential TaskForce, qui en 1980 devait grer les 1,5 % que ltat fdral lui avait allous ; laOil Mineral Producing Areas Commission (Ompadec), qui 3 % des revenusptroliers taient destins en 1992... Toutefois, ds le dbut, ces institutions,manquant de transparence et ronges par la corruption, ont peu fait pour dve-lopper le delta. De nombreux projets ont t mis en place et abandonns. Mmelactuelle NDDC a peu de pouvoir malgr la reconnaissance par le gouvernementfdral de lurgence damliorer les conditions de vie dans le delta. La NDDC areu un mandat et des fonds normes (47 milliards de naira entre 2001 et 2003) 8,sans toutefois avoir les pouvoirs politiques pour les mettre en place. On luireproche de ne pas sappuyer rellement sur les besoins des communauts, dim-poser par le haut un certain type de projets et dtre en grande partie noyaute parles lobbies de la construction.

    8. 1 euro = 150 nairas en 2004.

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    Aucun rel plan damnagement global na t mis en place au niveau dudelta, notamment en matire dhydraulique. Les nombreux projets pour laconstruction de routes ne sont pas accompagns des infrastructures hydrauliquesncessaires pour enrayer les problmes de drainage. Le manque de coordinationavec les autres oprateurs de dveloppement, les ONG ou les organisations inter-nationales est criant.

    La politique de dveloppement mise en place par les compagnies ptrolires

    La politique de dveloppement de certaines compagnies ptrolires a changdepuis la fin des annes 1990, suite aux mouvements de contestation dans le deltaet linternationalisation des revendications 9. Les compagnies ptrolires doiventchanger leur image de marque ltranger. Elles savent que pour continuer leursactivits elles doivent pacifier les populations. Les rvoltes et les manifestationsqui se sont opres dans la zone de peuplement Ogoni en 1993 se sont traduitespar larrt pur et simple de lextraction.

    Elles interviennent de plus en plus dans des projets de dveloppement et nonplus directement sous forme de dons financiers. Depuis 2002, la SPDC a instaurune politique de coopration avec des organismes tatiques et des agences inter-nationales pour promouvoir le dveloppement des communauts 10. Elle a aussientrepris de dvelopper un partenariat avec la NDDC pour mettre en place desinfrastructures de base et de service. Cette nouvelle stratgie vise en finir avecla politique de distribution dargent dans les communauts ptrolires qui nefait quaugmenter les conflits [NDDC, 2004].

    En 2000, le budget allou par la SPDC des projets de dveloppement aatteint 60 millions de dollars, tandis que celui dElf atteignait 8,5 millions dedollars. Les compagnies ptrolires sont largement sollicites pour participer laconstruction des routes, des coles, des programmes de formation pour les jeunes etdes dispensaires. Mais, sur les 900 projets que le SPDC a mis en place entre 1992

    9. Human Rights Watch souligne que depuis que ses intrts au Nigeria ont focalislattention internationale en 1995, le groupe Royal Dutch/Shell a entrepris un rexamen appro-fondi de son attitude lgard des communauts locales et des questions lies aux droits delhomme et au dveloppement durable. Aucune autre compagnie ptrolire active au Nigeriana entrepris une telle dmarche pour rviser ses politiques et pratiques .

    10. En 2003, lUSAID a reu 20 millions de dollars pour mettre en place des projets dedveloppement agricole, de sant et de microcrdit. Africaire a reu 4,5 millions de dollars pourrduire la mortalit due la malaria et lUNDP en 2004 tait en train de signer des accords decoopration.

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  • et 1997, 57 % ont rellement t oprationnels. Pour les activistes environnementa-listes, plus dargent a t vers en pots-de-vin quen rels programmes de dvelop-pement [Ikporukpo, 2004, p. 339].

    LONG Pronatura, finance par Statoil-BP et par Total, a mis en place unprojet de dveloppement intgr sur le mode participatif. Elle cherche promou-voir un dveloppement la base en se fondant sur la capacit des communauts se prendre en charge et sorganiser. Dans ces communauts profondmentmeurtries par 40 ans dexploitation ptrolire et de conflits intercommunautaires,ce type dexprience commence donner des fruits [Pronatura, 2004].

    Les mouvements contestataires : clatement et conflits, une histoire ancienne

    lpoque coloniale, les mouvements dagitation pour le contrle des res-sources ont pris deux formes. Dune part les activits sparatistes du Niger DeltaCongress cherchaient obtenir la formation dune entit politique reprsentant ledelta. Dautre part, la Commission Willink fut mise en place pour rpondre auxdemandes en matire de dveloppement social et politique exprimes par lespopulations du delta du Niger.

    Avec la dcouverte du ptrole Oloibiri en 1956 et le rle conomique gran-dissant du delta du Niger au sein de ltat nigrian, la dimension des revendica-tions a chang. En 1966, si la tentative de cration par la force des armes dunerpublique du delta par Isaac Adaka Boro fut noye dans le sang, elle accrut ladtermination des populations rebelles contre ltat nigrian et les compagniesptrolires [Ogbogbo, 2004]. Avec la croissance des protestations contre la dgra-dation environnementale dans la seconde partie des annes 1980, les compagniesptrolires, secondes par le gouvernement fdral, ont rpondu par la violencearme. Puis, dans les annes 1990, de plus en plus de mouvements contestatairespour lautodtermination des peuples du delta grer leurs propres ressources sesont levs et ont eux aussi pris les armes.

    Les mouvements contestataires

    Dans les annes 1990, des mouvements de protestation massifs ont mergsous la forme de groupes de pression, la tte desquels des leaders ont russi internationaliser leurs revendications. Ils ont pris conscience de lnormit dumontant des bnfices obtenus par lextraction ptrolire, au regard de la pauvretde la majeure partie de la population de ce delta considr comme tant un lot derichesse dans un ocan de misre , et de la gravit de la situation environnemen-tale. Toutefois, ces diffrents groupes nont pas les mmes aspirations. Ltat

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  • fdral a rpliqu en cherchant diviser les mouvements, abusant les leaders, ouen utilisant la manire muscle pour enrayer les manifestations populaires.

    AMOS (Association of Minorities Oil States) estime quaussi longtemps quelexploitation ptrolire perdurera, il faudra payer pour le risque environnementalcaus. De mme, IYC (Ijaw Youth Council), ERA (Environmental Right Action)et le Forum des gouverneurs de la rgion Sud-Sud agissent en faveur de la miseen place dun systme de drivation favorable aux minorits du delta et un sys-tme de compensation plus juste. Ils revendiquent le contrle des ressourcesptrolires et estiment inacceptable que ltat fdral monopolise le contrle surles ressources minires. Le Forum des gouverneurs de la rgion Sud-Sud, qui esttrs populaire parmi les politiciens du delta du Niger, sappuie sur les Constitutionsde 1960 et de 1963, qui stipulaient que 50 % des rentes ptrolires devaient retourneraux tats producteurs. Il estime que les ctes maritimes de ces tats font partie deleur territoire et donc que le montant des volumes de ptrole exploits en offshoredoit tre pris en compte dans le calcul des remises drives aux tats ptroliers etnon directement attribus ltat fdral. Ces deux lments doivent tre inscritsdans la Constitution. Il demande rparation pour les annes de dgts environne-mentaux causs aux communauts du delta.

    Les jeunes et les organisations environnementales du delta revendiquent uneposition plus radicale. Ils demandent le retour des principes de la Constitutioncoloniale, o lintgralit des rentes agricoles et minires tait reverse dans lestats dorigine, seules les taxes minires tant dtenues par ltat central. Ils abon-dent aussi dans le sens du Forum des gouverneurs sur lintgration des stationsoffshore dans le territoire des tats et la ncessit dindemniser lintgralit desdommages environnementaux causs par lexploitation ptrolire. Cette perspec-tive radicale est retranscrite dans la Dclaration de Kaiama institue lors de laConfrence de tous les jeunes Ijaw du 11 dcembre 1998 [Ikporukpo, 2004,p. 342-343].

    Les activistes, les groupes de pression et les leaders politiques revendiquentla suppression du Petrole Decree de 1969 et du Land use Act de 1978 quioctroient ltat fdral le pouvoir intgral sur le contrle des ressourcesminires et foncires.

    Parmi les ethnies minoritaires, et trs revendicatives, on trouve les Ogoni,groupe denviron 500 000 personnes vivant dans le delta du Niger sur des terri-toires hautement ptrolifres et aujourdhui ravags par la pollution. Ils sont lorigine dun puissant mouvement revendicatif, le MOSOP (Mouvement forSurvival of Ogoni People), aujourdhui relay par de nombreuses ONG occiden-tales. Ce sont les principaux artisans de la recrudescence des actes de violence etde sabotage lencontre des compagnies ptrolires. Transforms en martyrs par lexcution de leur leader, Ken Saro Wiwa, le 11 octobre 1995, ils multiplient

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  • aujourdhui des affrontements marqus par une dure et une cruaut croissantes[HRW, 2004].

    Beaucoup plus importante en nombre 6 8 millions environ , lethnie desIjaw est galement politiquement trs structure au sein du Congrs nationaldes Ijaw. Les Ijaw sont le moteur de lagitation actuelle : quatrime groupe eth-nique du Nigeria, ils tentent de sorganiser au sein des Communauts fdresIzon (Ijaw) du delta du Niger ou du Mouvement pour la survie de la nationalitethnique Ijaw (Mosiend) [HRW, 2004].

    Les milices, le bunkering et la spirale de la violence arme

    Depuis la rpression brutale contre le soulvement des Ogoni en 1993, onassiste un changement de stratgie dans la conqute pour le contrle des res-sources. La militarisation de la rgion par le gouvernement fdral, sous le pr-texte dapporter une plus grande scurisation de lexploitation ptrolire, sestheurte une rsistance plus violente de la part des organisations soutenues parles communauts ethniques, les associations et les groupes de pression. Le sabo-tage des infrastructures ptrolires, les enlvements de personnels des compa-gnies ptrolires, le blocus des accs aux terminaux ptroliers ont entran unespirale de la violence des deux cts.

    Paralllement la contestation politique, des milices ont vu le jour danspresque toutes les communauts, mais surtout chez les Ijaw. Deux milicesarmes, le NDPVF (Niger Delta Peoples Volunteer Force), fonde en 1966 par unofficier rebelle, le major Isaac Boro, et le NDV (Niger Delta Vigilante) regroupentprincipalement des jeunes Ijaw de Port-Harcourt et des villages environnants.Une centaine de petits groupes arms, appels cultes, tournent autour de ces deuxorganisations. Pour obtenir des armes, dans les annes 2003, ces gangs se sontrapprochs des leaders des deux principales milices et ont form des alliancesavec eux. Les deux leaders occups se battre pour le contrle du bunkering(extraction sauvage) de ptrole avaient besoin de renforts. Ils ont ainsi arm cesjeunes, dont la plupart sont au chmage et sont aigris aprs des annes passes luniversit. La pauvret et la corruption des lites qui ne redistribuent par lesdividendes ptroliers aux populations nont fait que renforcer les griefs des jeunes,qui prfrent la voie arme pour se faire entendre [HRW, 2005].

    Larmement des milices en armes de plus en plus sophistiques est largementfinanc par le bunkering, qui reprsente 10 % de lexploitation journalire. Celui-ci seffectue la source, directement dans les pipelines ou les puits de ptrole.Souvent des barges caches le long de petites criques extraient directement lecombustible. Les pirates connaissent tous les ddales des criques dans les mangroves

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  • et disposent de bateaux trs puissants. Certains nhsitent pas attaquer des basesnavales, les casernes ou tendre des embuscades aux forces de police dans lelabyrinthe des mangroves. Le ptrole brut est ensuite transport vers des bateauxsitus au large et vendu des pays de la rgion ou des destinations loignes.Pour Mujahid Dokubo Asari, leader du NDPVF, le bunkering du ptrole nest pasdu piratage, mais un juste retour des choses o les gens du delta exploitent leptrole qui leur appartient car il est originaire de leur sous-sol [HRW, 2005].

    Conclusion

    Avec 26 000 km2 et environ 10 millions dhabitants en 2005, le delta du Nigerfait partie des deltas de taille et de densit dmographique moyennes, mais napas bnfici, linstar de la plupart des deltas dAsie des moussons, de struc-tures dencadrement politique et technique susceptibles de contrler lhydrau-lique du fleuve et de mettre en valeur sa plaine alluviale. Si les contraintesenvironnementales et gomorphologiques sont fortes (inondations du fleuve, sub-sidence, rosion des berges et des ctes), elles ne le sont pas plus que dans lamajeure partie des deltas dAsie ou dgypte. Cette absence de structure denca-drement politique sexplique principalement par lhistoire du peuplement et lavalorisation principale de la rente commerciale fluviale que reprsente le delta duNiger en tant que porte de pntration vers lAfrique centrale et occidentale lapriode de la traite atlantique et des grandes expditions coloniales europennes.On ne va pas revenir ici sur la validit ou non de la thorie de Wittfogel sur ledespotisme oriental suppos des civilisations deltaques, le besoin de contenir lescrues ou de rpartir les eaux en priode de scheresse impliquait un minimumdencadrement des hommes pour organiser les travaux sur de grands espaces.Lhistoire du peuplement du delta du Niger, bien quil ait t dynamique, surtout lpoque de la traite atlantique et de celle de lhuile de palme, nest faite que demigrations de peuples dorigines trs diverses, dont les conomies, quoiquecomplmentaires (la pche, lagriculture ou le commerce), donnaient lieu denombreux conflits pour le contrle des territoires.

    Dans ce contexte, on aurait pu penser que lmergence dun tat centralis, etriche du ptrole extrait dans le delta, aurait pu permettre une mise en valeur dumilieu deltaque. La guerre du Biafra en 1967, le contrle politique entre lesmains des lites du nord du Nigeria, ce gant aux pieds dargile , les dissen-sions ethniques entre les communauts du delta, nauront pas permis la mise enplace des structures administratives et politiques ncessaires pour mettre envaleur la poule aux ufs dor du Nigeria. Des 2,5 millions de barils de ptroleextraits quotidiennement de son sous-sol, peu sont rinvestis dans lamnagement

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  • de ce delta sujet de fortes contraintes environnementales et relativement peupl.Limprialisme ptrolier dans toute sa splendeur sexerce de nos jours lencontrede cette rgion par les compagnies ptrolires en cheville avec ltat fdral. Lecontrle territorial est devenu lenjeu majeur pour obtenir une part du gteau poli-tique, donc des subsides du ptrole.

    Ainsi la configuration du pouvoir politique de type fdral, et sa reproductionpar la manne ptrolire, est devenue contradictoire avec la mise en place dam-nagements territoriaux et hydrauliques dans une rgion peuple par des minoritstrs faiblement reprsentes politiquement parlant. Le refus des lites du Nord etde lOuest de dvelopper le delta, quils estiment non amnageable en raison deses particularits gomorphologiques et hydrauliques, sexplique aussi par le faitquelles craignent de voir merger des contre-pouvoirs politiques et conomiquesdans cette rgion du pays.

    Ainsi, la politique du diviser pour mieux rgner perptre par les compa-gnies ptrolires et ltat fdral a russi transformer le delta en une vritablepoudrire, mme si linternationalisation des revendications politiques et lespressions sur les compagnies ptrolires ou sur ltat fdral nigrian pour quilsrpartissent un peu mieux le gteau politique commencent donner des rsultats.Mais on pourrait se demander sil nest pas trop tard lorsque lon coute lactua-lit dramatique de cette rgion.

    Bibliographie

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