Le chevalier Ténèbre

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    05-Jan-2017
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  • Paul Fval

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  • Paul Fval

    Le chevalier Tnbre roman

    La Bibliothque lectronique du Qubec Collection tous les vents Volume 587 : version 1.0

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  • Du mme auteur, la Bibliothque :

    Le cavalier Fortune Une histoire de revenants

    Lhomme sans bras La Fe des Grves

    Le loup blanc Contes de Bretagne

    La fabrique de crimes Les Habits Noirs (huit tomes) Les Compagnons du silence

    Le dernier vivant Le Mdecin bleu

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  • Le chevalier Tnbre

    dition de rfrence : Albin Michel, diteur.

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  • I

    Une soire chez Monseigneur de Qulen Jai ou conter cette trange aventure un

    homme qui passait pour tenir de trs prs la police lgante de Paris. Il tait beau diseur et son histoire a grandement couru le monde sous le rgne de Louis-Philippe. Je nen garantis aucun degr lauthenticit, mais jaffirme lavoir entendue au commencement du second empire dans un salon politique qui eut ses jours dclat, en prsence de lun des minents personnages cits dans le rcit comme ayant assist la runion du chteau de Conflans.

    M... couta fort attentivement, ne protesta point et refusa de donner les quelques explications qui lui furent demandes touchant le vrai nom du prince Jacobyi.

    Je commence sans autre prambule.

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  • On avait dn, au chteau de Conflans, chez Mgr de Qulen, archevque de Paris ; le prlat avait une parent trs nombreuse dans le plus haut monde du faubourg Saint-Germain. cause de cela, et aussi dans un but charitable, le chteau ouvrait parfois ses portes une socit fort pieuse assurment, mais tenant la cour presque autant qu lglise. Un soir entre autres, il y avait quelques dames de lintimit de Mme la duchesse de Berry.

    On pouvait voir, de la route qui mne Charenton, le long du bord de leau, de svres et riches toilettes au milieu des gazons.

    Je ne sais pas pourquoi cette portion de la campagne de Paris est si triste. Comment ne sont-elles pas charmantes ces prairies o la Marne vient marier ses eaux celles de la Seine ? Le vin est la gaiet, dit-on ; comment cet ocan de vin qui submerge la commune de Bercy ngaye-t-il pas un peu ces navrants paysages ? Tout Bacchus est l ; Bacchus, chant avec tant de constance par nos potes briolants. Bacchus ne peut-il rassrner ces horizons en deuil ? ou faut-il croire

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  • que Bacchus lui-mme, ennemi de leau, est incommod par le voisinage de la rivire ?

    Ce qui est certain, cest que la Seine, en ce lieu, ne sait pas sourire ; les arbres y ont des aspects dolents ; Ivry sennuie et boude sur lun des bords ; sur lautre, flanqu de guinguettes mornes, le parc, si beau pourtant lpoque o se passe notre histoire, et qui aurait d si joyeusement tendre ses pelouses au soleil, boudait et sennuyait derrire la muraille grise du saut de loup, o deux lions valtudinaires luttaient sans entrain ni courage contre deux sangliers qui billaient au lieu de se dfendre.

    Cest un sort, et cette destine dure depuis longtemps. Les conteurs et chroniqueurs parisiens choisissaient volontiers jadis cette zone mlancolique qui commence Charenton et va jusqu Bictre pour y placer leurs loups-garous, leurs brigands et leurs fantmes. Ces plaines, qui taient autrefois un peu moins laides quaujourdhui, avaient aussi pire renomme. Dieu merci, demandez vos oncles : les nuits taient l toutes pleines dpouvantements. Il y

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  • avait un sabbat, et un trs beau, non loin de lemplacement actuel de la gare dIvry ; le cimetire qui portait le mme nom ne possdait pas, au dire des raconteurs dhorribles choses, une seule tombe dont la pierre pt rester scelle : il ny avait pour cela ni pltre moderne ni antique ciment. Minuit soulevait tous ces marbres mobiles, et chacun pouvait voir, quand la lune voile mettait parmi les tnbres ses confuses clarts, la longue procession des morts aller, silencieuse et lente, au rebours du courant, vers les monastres de Vitry.

    Mgr de Qulen, tout le monde le sait, tait non seulement un prlat fort minent, mais encore un parfait gentilhomme. Sa munificence lgard des pauvres, qui est dsormais un fait historique, entravait ses gots de reprsentation et de grandeur ; mais tenant, comme nous lavons dit, par des liens de parent toute la haute noblesse, il ne pouvait clore ses salons. Ses rceptions taient trs recherches, surtout celles qui avaient une couleur dintimit. Toutes les nuances de lopinion royaliste trouvaient chez lui un champ libre et neutre, bien quil ft au gouvernement de

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  • la Restauration une opposition assez vive, au sein de la Chambre des pairs.

    Notre histoire se passe en 1825 : il avait alors de quarante-six quarante-huit ans. Ctait bien vritablement lapoge de sa carrire, soit quon le prenne comme primat effectif de lglise de France ou comme homme politique.

    Pour que rien ne manqut au lustre qui lenvironnait, lAcadmie venait de lui ouvrir ses portes.

    Il avait une habitude bien connue, ce prlat dont quelques misrables, insultant au vrai peuple en prenant le nom de peuple, devaient incendier la demeure au lendemain de la rvolution de juillet ; il stait fait une rgle de distribuer aux pauvres, aprs chacune de ses rceptions, une somme gale aux frais de sa fte. Jai ou dire bien des gens qui jamais ne donnent rien : Il et mieux fait de donner le double et de ne point recevoir.

    Peut-tre. Il faudrait pour composer un jury capable de juger les belles mes rcuser dabord toutes les incapacits, toutes les envies et toutes

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  • les haines. Ce serait du travail, et lenqute prliminaire pour la constitution de pareil jury pourrait longtemps durer.

    Peut-tre, disais-je : donner est beau ; faire donner vaut mieux souvent, parce que le rsultat est plus large. Les ftes de Mgr de Qulen taient fcondes au point de vue de la bienfaisance. Rarement se terminaient-elles sans que le malheur et sa dme prleve abondamment sur ces graves et nobles plaisirs.

    Ce ntait pas tout, cependant ; Mgr de Qulen avait encore une autre habitude dont le faubourg Saint-Germain et la cour se plaignaient parfois avec quelque amertume : ctait un dtermin protecteur ; il tait entour dune arme de protgs, et pour ses protgs, il combattait avec une vaillance aussi mritoire que redoute. Ses ftes taient de pacifiques tournois o il rompait des lances en faveur de la jeunesse ardente parvenir, ou de la vieillesse invalide revenant de la bataille de la vie.

    Je pourrais citer par leur nom des gens trs haut placs qui doivent se souvenir, et pour cause

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  • des ftes de Mgr de Qulen. Ctait donc un soir de septembre, en cette

    anne 1825 qui avait vu le sacre de Charles X et les prodigieux enthousiasmes de Paris pour ce prince que Paris devait, sitt aprs, condamner la mort dans lexil. Le temps tait orageux et dune chaleur accablante. Quoique la nuit comment tomber (on avait dn trois heures, selon la mode du moment), personne ne songeait regagner les salons. Le parc tait un refuge contre la temprature torride. Quelque fracheur tombait des grands arbres, et parfois une bouffe de brise, montant de la rivire, basse et lourde, essayait de balancer les feuilles.

    Le gros des convives stait runi dans ce vaste salon de verdure qui tait la joie du paysage, et que le trac du chemin de fer de Lyon a dtruit. Monseigneur, qui, par sa naissance, tait comte de Qulen, avait surtout une large parent bretonne, il appartenait tout ce qui salliait aux maisons ducales dAiguillon, de Chaulnes et de La Vauguyon ; il cousinait avec les Chateaubriant, les Rohan, les Dreux, les

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  • Gubriant, les La Bourdonnaye, les Coislin et les Goulaine. En runissant les noms de ceux qui taient au chteau, ce soir-l, on aurait pu reconstituer ltat-major de Franois de Bretagne, ou de la cour de la duchesse Anne.

    Et voyez le mystrieux pouvoir de certains lieux ; dans ce cercle brillant et sous ces ombrages o tant de hautes questions thologiques avaient t dbattues, depuis Franois de Harlay, fondateur du chteau de Conflans, jusqu M. de Talleyrand-Prigord, prdcesseur de larchevque actuel, on parlait prcisment de brigands, de loups-garous et de fantmes. On racontait, je dois le dire, au grand amusement de ces dames et mme de ces messieurs, les merveilleuses histoires de revenants, dont le thtre tait tout voisin. De lesplanade o lauditoire tait runi, les narrateurs pouvaient faire des effets, comme disent les orateurs et les comdiens, en montrant du doigt, dans diverses directions, les champs mmes qui avaient servi de lieu de scne ces drames surnaturels.

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  • Il y avait, comme toujours, des croyants et des incrdules. Sous la Restauration, le faubourg Saint-Germain possdait, aussi bien que sous Louis XV, son petit coin philosophant, et nous savons plus dun marquis dalors, dont la vie se passait singer tout doucement M. de Voltaire. Nos malheurs ont eu ce bon ct de mettre pareil ridicule la porte, au moins en matire srieuse.

    Quant au reste, le champ est libre ; pour les loups-garous, lincrdulit se comprend ; lgard des fantmes, galement ; mais les brigands, ceci demande une explication. Les sceptiques au sujet du brigandage se rfugiaient dans une question de chronologie. Selon eux, le vrai brigand avait vcu, le brigand romanesque, pittoresque, dramatique. Le temps prsent navait plus que des voleurs.

    En revanche, il en possdait, au dire des mmes sceptiques, une trs recommandable quantit.

    Or, je vous mets au dfi de prendre un rond darbres sculaires deux ou trois cents mtres seulement dun vieux chteau, dy placer, par une

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  • nuit orageuse et sombre, une trentaine de personnes assembles et causant de certains sujets effrayants ou simplement mystiques, sans quune sorte dpouvante vague ne vienne la longue