Le Chevalier de La Charrette

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Du moment que ma dame de Champagne Dsire que j'entreprenne un rcit en franais, Je l'entreprendrai trs volontiers, Comme quelqu'un qui lui appartient entirement, Prt lui obir en toute chose, Sans recourir la moindre flatterie. Mais tel ou tel pourrait ma place Avoir recours la flatterie : Il dirait et j'en porterais tmoignage Que c'est la dame qui surpasse Toutes les autres en ce monde, Tout comme sur les effluves du sol l'emporte la brise, Qui souffle en mai ou en avril. Certes, je ne suis pas homme A vouloir flatter sa dame ; Diraije : "Telle une gemme Dont la valeur surpasse perles et sardoines, La Comtesse surpasse les reines" ? Bien sr, je ne dirai rien de pareil, Et pourtant c'est un fait que je ne saurais nier. Je dirai cependant qu'est plus efficace En mon entreprise son commandement Que mon intelligence et la peine que je me donne. Du CHEVALIER DE LA CHARRETTE Chrtien commence son livre ; Matire et orientation lui sont fournies Par la Comtesse, et lui se met A l'oeuvre, en n'y apportant rien Que son application et son effort intellectuel. Et voici qu'il commence sa narration. Un jour de fte de l'Ascension Etait venu en provenance de Carlion Le roi Artur afin de rassembler Une cour plnire Camaalot Une cour digne d'un jour de grande fte. Aprs le repas le roi Ne dlaissa point ses compagnons. La salle tait remplie de barons, Et la reine tait aussi de l'assemble, Entoure, comme je crois, De mainte et mainte belle et courtoise dame Parlant fort bien le franais. Et Keu qui avait servi les gens table Mangeait avec les chambellans. L prcisment o il tait attabl Parut un chevalier Trs soign dans sa mise, qui venait la cour Arm de pied en cap. Le chevalier ainsi quip S'en vint jusque devant le roi, Assis au milieu de ses barons. Sans le moindre salut il lui dit : "Roi Artur, je retiens prisonniers, De tes terres et de ta maisonne Chevaliers, dames et demoiselles. 1

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Mais je ne t'apporte pas de leurs nouvelles Dans l'intention de te les rendre. Au contraire, je veux te dire et t'apprendre Que tu n'as ni la force ni les moyens Pour les ravoir. Sache bien que tu mourras Avant de pouvoir jamais leur apporter de l'aide." Le roi rpond que force lui est De s'incliner s'il ne peut pas remdier la situation, Mais son chagrin lui pse bien fort. Alors le chevalier agit comme s'il voulait S'en aller : il fait demitour ; En s'loignant du roi, Il gagne la porte de la salle, Mais il ne descend point les marches ; Il s'arrte d'abord et, de l, il proclame : "Roi, si ta cour il se trouve un chevalier A qui tu accordes la confiance ncessaire Afin de lui assigner la mission De conduire la reine, en me suivant, dans ce bois O je me dirige, J'accepterai de l'y attendre. Je te rendrai tous les prisonniers Qui sont exils dans mes terres Si ce chevalier parvient me vaincre Et ramener la reine ici." Un grand nombre des gens du palais entendirent ces paroles, Et la cour s'en trouva toute branle. Keu a eu vent de la nouvelle Alors qu'il mangeait avec les serveurs ; Il cesse de manger et s'en vient tout droit Au roi, et il commence lui parler En homme tout fait indign : "Roi, je t'ai longuement servi De bonne foi et avec loyaut ; A prsent je prends cong de toi et m'en irai De sorte que jamais plus je ne te servirai. Je n'ai ni volont ni dsir De te servir dsormais." Le roi s'afflige de ce qu'il entend, Mais ds qu'il se trouve en mesure de rpondre dignement, Il lui demanda sans la moindre hsitation : "Parlezvous srieusement ou plaisantezvous ? " Et Keu d'enchaner : "Beau sire roi, La plaisanterie ne m'intresse gure en ce moment J'ai bien la ferme intention de vous quitter. Je ne cherche recevoir de vous aucune rcompense Ni pour mes annes de service, nulle indemnit ; Ma dcision est sans appel : Je pars sans plus tarder. Estce colre ou dpit, fait le roi. Qui vous pousse partir ? Snchal, c'est ici votre place, Restez donc la cour, et sachez bien Qu'en ce monde, je n'ai rien 2

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Qu'afin de vous garder ici, Je ne vous donne aussitt. Sire, fait Keu, c'est inutile ; Je n'accepterais point mme de me voir offrir chaque jour Le cadeau d'un setier rempli d'or fin : " Plein de dsespoir, Le roi s'est approch de la reine. "Dame, faitil, vous ne savez pas Ce que le snchal exige de moi ? Il rclame son cong, et il dit qu'il ne fera plus partie De ma cour j'ignore pourquoi : Ce qu'il se refuse faire pour moi, Il s'empressera de le faire pour vous si vous l'en priez. Allez lui, ma dame chre ! Puisqu'il ne daigne rester pour moi, Suppliezle de rester pour vous : Et, au besoin, jetezvous ses pieds, Car je n'prouverais plus aucune joie S'il m'arrivait de perdre sa compagnie." Sur ce, le roi envoie la reine Auprs du snchal, et elle accepte de s'y rendre. Elle le retrouva au milieu des autres, Et lorsqu'elle parvient le joindre, Elle lui dit : "Un grand trouble Me vient n'en doutez point De ce que j'ai entendu dire de vous. L'on m'a cont c'est ce qui me dsole Que vous voulez quitter le roi. D'o vous vient cette intention ; quel sentiment vous meut ? Je ne vois plus en vous l'homme sage Et courtois que j'y voyais autrefois ; Je veux vous prier de rester : Keu, restez ici, je vous en prie. Dame, faitil, de grce ! Je ne demeurerai point." Et la reine continue de le supplier, Ainsi que tous les chevaliers ensemble, Et Keu lui dit qu'elle se fatigue inutilement A vouloir faire l'impossible. Et de toute sa hauteur de reine, Elle se laisse choir ses pieds. Keu la prie de se relever, Mais elle refuse de le faire : Plus jamais elle ne se relvera A moins qu'il ne lui octroie ce qu'elle veut. Alors Keu lui a promis De rester, la condition que le roi Lui accorde par avance ce qu'il lui demandera, Et qu'ellemme en fasse autant. "Keu, faitelle, n'importe quoi ! Moi et lui nous vous l'accorderons. Venez donc, et nous lui dirons Qu'ainsi vous acceptez de rester." Keu accompagne la reine Jusque devant le roi. 3

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"Sire, j'ai obtenu que Keu demeure auprs de nous, Fait la reine, en me donnant bien du mal. Je le remets entre vos mains, en stipulant toutefois Que vous ferez ce qu'il dira." Le roi pousse un soupir d'aise, Et dit qu'il obira son commandement, Quelle que soit la nature de celuici. "Sire, faitil, apprenez donc. Ce que je dsire, et quel don Vous m'avez promis. Je me tiendrai pour l'homme le plus fortun Quand je le recevrai par votre grce : Sire, ma dame, la reine, ici prsente, Vous l'avez confie ma protection ; Nous irons la rencontre Du chevalier qui nous attend dans la fort." Ces mots dsolent le roi, nanmoins il le revt De la mission, car jamais il ne manqua sa parole, Mais il le fit dans la tristesse et contrecoeur, Si bien qu'il y parut sa mine. Le deuil de la reine fut grand lui aussi, Et la cour toute entire affirmait Qu'orgueil, outrecuidance et draison Avaient inspir la requte de Keu. Le roi a pris la reine Par la main, et lui a dit : "Dame, faitil, il faut absolument Que vous partiez avec Keu." Et ce dernier de dire : "Vite ! confiezlamoi, Et n'ayez aucune crainte, Car je la ramnerai en parfait tat, Toute saine et sauve." Le roi la lui confie, et il l'emmne. Derrire le couple, tous quittent le palais, Chacun, sans exception, ressentant la plus vive inquitude. Et sachez que l'on arma le snchal Et que son cheval Fut amen au milieu de la cour ; Un palefroi se tenait ses cts Digne monture de reine ! La reine s'approche du palefroi Qui n'tait ni ombrageux ni tirant sur la bride. Abattue, triste et en poussant bien des soupirs, La reine monte en selle et dit Tout bas afin que personne ne l'entendt : "Ha ! ha ! si vous saviez ce qui se passe ici, Je ne crois pas que vous me laisseriez, Sans vous y opposer, emmener d'un seul pas ! " Elle crut avoir parl tout doucement Mais le conte Guinable l'entendit, Qui se trouvait ses cts lorsqu'elle montait en selle. A son dpart, les plaintes De ceux et de celles qui la voyaient partir furent Comme si elle tait morte et mise en bire. Ils ne pensent pas qu'elle revienne parmi eux 4

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Jamais, de toute sa vie. Ce fut par son outrance habituelle que le snchal L'emmne l o l'autre l'attend. Mais nul ne s'en afflige au point Qu'il accepte de suivre le couple ; Enfin, messire Gauvain dit Au roi son oncle, en confidence : "Sire, faitil, ce que vous avez fait Est bien puril, et j'en demeure stupfait ; Mais si vous admettiez le bienfond de mon conseil, Pendant qu'ils sont encore tout prs, Vous et moi pourrions nous mettre leur poursuite, Avec ceux qui voudront bien nous accompagner. Quant moi, rien ne saurait me retenir De me mettre en chemin ds maintenant. Il ne serait point convenable De refuser de courir aprs eux, Au moins jusqu' ce que nous sachions Ce qu'il adviendra de la reine. Et comment Keu se conduira. Allonsy, beau neveu, fait le roi, Vous venez de parler en homme bien courtois. Et puisque vous avez saisi l'initiative, Commandez donc qu'on fasse sortir les chevaux, Et qu'on leur mette freins et selles, De sorte qu'il ne nous reste qu' monter." Les chevau