La Grande Bretèche

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Dans l’Avant-Propos de la gigantesque édition, Balzac définit son œuvre : La Comédie Humaine est la peinture de la société. – Ah ! madame, répliqua le docteur, j’ai des histoires terribles dans mon répertoire ; mais chaque récit a son heure dans une conversation, selon ce joli mot rapporté par Chamfort et dit au duc de Fronsac : – Il y a dix bouteilles de vin de Champagne entre ta saillie et le moment où nous sommes.

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  • Honor de Balzac

    La Grande Bretche

    BeQ

  • Honor de Balzac (1799-1850)

    Scnes de la vie prive

    La Grande Bretche

    La Bibliothque lectronique du Qubec Collection tous les vents Volume 617 : version 1.0

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  • En 1845, Balzac dcida de runir toute son uvre

    sous le titre : La Comdie Humaine, titre quil emprunta peut-tre Vigny...

    En 1845, quatre-vingt-sept ouvrages taient finis sur quatre-vingt-onze, et Balzac croyait bien achever ce qui restait en cours dexcution. Lorsquil mourut, on retrouva encore cinquante projets et bauches plus ou moins avancs. Vous ne figurez pas ce que cest que La Comdie Humaine ; cest plus vaste littrairement parlant que la cathdrale de Bourges architecturalement , crit-il Mme Carreaud.

    Dans lAvant-Propos de la gigantesque dition, Balzac dfinit son uvre : La Comdie Humaine est la peinture de la socit.

    Expliquez-moi... Balzac.

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  • La Grande Bretche (Fin de Autre tude de femme.)

    dition de rfrence :

    Paris, Alexandre Houssiaux, diteur, 1855.

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  • Ah ! madame, rpliqua le docteur, jai des

    histoires terribles dans mon rpertoire ; mais chaque rcit a son heure dans une conversation, selon ce joli mot rapport par Chamfort et dit au duc de Fronsac : Il y a dix bouteilles de vin de Champagne entre ta saillie et le moment o nous sommes.

    Mais il est deux heures du matin, et lhistoire de Rosine nous a prpares, dit la matresse de la maison.

    Dites, monsieur Bianchon !... demanda-t-on de tous cts.

    un geste du complaisant docteur, le silence rgna. une centaine de pas environ de Vendme, sur

    les bords du Loir, dit-il, il se trouve une vieille maison brune, surmonte de toits trs levs, et si compltement isole quil nexiste lentour ni tannerie puante ni mchante auberge, comme vous en voyez aux abords de presque toutes les petites villes. Devant ce logis est un jardin donnant sur la rivire, et o les buis, autrefois ras qui dessinaient les alles, croissent maintenant leur fantaisie. Quelques saules, ns dans le Loir, ont rapidement pouss comme la haie de clture, et cachent demi la maison. Les plantes que nous appelons mauvaises dcorent de leur belle vgtation le

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  • talus de la rive. Les arbres fruitiers, ngligs depuis dix ans, ne produisent plus de rcolte, et leurs rejetons forment des taillis. Les espaliers ressemblent des charmilles. Les sentiers, sabls jadis, sont remplis de pourpier ; mais, vrai dire, il ny a plus trace de sentier. Du haut de la montagne sur laquelle pendent les ruines du vieux chteau des ducs de Vendme, le seul endroit do lil puisse plonger sur cet enclos, on se dit que, dans un temps quil est difficile de dterminer, ce coin de terre fit les dlices de quelque gentilhomme occup de roses, de tulipiers, dhorticulture en un mot, mais surtout gourmand de bons fruits. On aperoit une tonnelle, ou plutt les dbris dune tonnelle sous laquelle est encore une table que le temps na pas entirement dvore. laspect de ce jardin qui nest plus, les joies ngatives de la vie paisible dont on jouit en province se devinent, comme on devine lexistence dun bon ngociant en lisant lpitaphe de sa tombe. Pour complter les ides tristes et douces qui saisissent lme, un des murs offre un cadran solaire orn de cette inscription bourgeoisement chrtienne : ULTIMAM COGITA ! Les toits de cette maison sont horriblement dgrads, les persiennes sont toujours closes, les balcons sont couverts de nids dhirondelles, les portes restent constamment fermes. De hautes herbes ont dessin par des lignes vertes les fentes des perrons, les ferrures sont rouilles. La lune, le soleil, lhiver, lt,

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  • la neige ont creus les bois, gauchi les planches, rong les peintures. Le morne silence qui rgne l nest troubl que par les oiseaux, les chats, les fouines, les rats et les souris libres de trotter, de se battre, de se manger. Une invisible main a partout crit le mot : Mystre. Si, pouss par la curiosit, vous alliez voir cette maison du ct de la rue, vous apercevriez une grande porte de forme ronde par le haut, et laquelle les enfants du pays ont fait des trous nombreux. Jai appris plus tard que cette porte tait condamne depuis dix ans. Par ces brches irrgulires, vous pourriez observer la parfaite harmonie qui existe entre la faade du jardin et la faade de la cour. Le mme dsordre y rgne. Des bouquets dherbes encadrent les pavs. Dnormes lzardes sillonnent les murs, dont les crtes noircies sont enlaces par les mille festons de la paritaire. Les marches du perron sont disloques, la corde de la cloche est pourrie, les gouttires sont brises. Quel feu tomb du ciel a pass par l ? Quel tribunal a ordonn de semer du sel sur ce logis ? Y a-t-on insult Dieu ? Y a-t-on trahi la France ? Voil ce quon se demande. Les reptiles y rampent sans vous rpondre. Cette maison vide et dserte est une immense nigme dont le mot nest connu de personne. Elle tait autrefois un petit fief, et porte le nom de la Grande Bretche. Pendant le temps de son sjour Vendme, o Desplein mavait laiss pour soigner une riche

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  • malade, la vue de ce singulier logis devint un de mes plaisirs les plus vifs. Ntait-ce pas mieux quune ruine ? une ruine se rattachent quelques souvenirs dune irrfragable authenticit ; mais cette habitation encore debout quoique lentement dmolie par une main vengeresse, renfermait un secret, une pense inconnue ; elle trahissait un caprice tout au moins. Plus dune fois, le soir, je me fis aborder la haie devenue sauvage qui protgeait cet enclos. Je bravais les gratignures, jentrais dans ce jardin, sans matre, dans cette proprit qui ntait plus ni publique ni particulire ; jy restais des heures entires contempler son dsordre. Je naurais pas voulu, pour prix de lhistoire laquelle sans doute tait d ce spectacle bizarre, faire une seule question quelque Vendmois bavard. L, je composais de dlicieux romans, je my livrais de petites dbauches de mlancolie qui me ravissaient. Si javais connu le motif, peut-tre vulgaire, de cet abandon, jeusse perdu les posies indites dont je menivrais. Pour moi, cet asile reprsentait les images les plus varies de la vie humaine, assombrie par ses malheurs : ctait tantt lair du clotre, moins les religieux ; tantt la paix du cimetire, sans les morts qui vous parlent leur langage pitaphique ; aujourdhui la maison du lpreux, demain celle des Atrides ; mais ctait surtout la province avec ses ides recueillies, avec sa vie de sablier. Jy ai souvent pleur, je ny ai

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  • jamais ri. Plus dune fois jai ressenti des terreurs involontaires en y entendant, au-dessus de ma tte, le sifflement sourd que rendaient les ailes de quelque ramier press. Le sol y est humide ; il faut sy dfier des lzards, des vipres, des grenouilles qui sy promnent avec la sauvage libert de la nature ; il faut surtout ne pas craindre le froid, car en quelques instants vous sentez un manteau de glace qui se pose sur vos paules, comme la main du commandeur sur le cou de don Juan. Un soir jy ai frissonn : le vent avait fait tourner une vieille girouette rouille, dont les cris ressemblrent un gmissement pouss par la maison au moment o jachevais un drame assez noir par lequel je mexpliquais cette espce de douleur monumentalise. Je revins mon auberge, en proie des ides sombres. Quand jeus soup, lhtesse entra dun air de mystre dans ma chambre, et me dit : Monsieur, voici monsieur Regnault. Quest monsieur Regnault ? Comment, monsieur ne connat pas monsieur Regnault ? Ah ! cest drle ! dit-elle en sen allant. Tout coup je vis apparatre un homme long, fluet, vtu de noir, tenant son chapeau la main, et qui se prsenta comme un blier prt fondre sur son rival, en me montrant un front fuyant, une petite tte pointue, et une face ple, assez semblable un verre deau sale. Vous eussiez dit de lhuissier dun ministre. Cet inconnu portait un vieil habit, trs us sur les plis ; mais il avait

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  • un diamant au jabot de sa chemise et des boucles dor ses oreilles. Monsieur, qui ai-je lhonneur de parler ? lui dis-je. Il sassit sur une chaise, se mit devant mon feu, posa son chapeau sur ma table, et me rpondit en se frottant les mains : Ah ! il fait bien froid. Monsieur, je suis monsieur Regnault. Je minclinai, en me disant moi-mme : Il bondo cani ! Cherche. Je suis, reprit-il, notaire Vendme. Jen suis ravi, monsieur, mcriai-je, mais je ne suis point en mesure de tester, pour des raisons moi connues. Petit moment, reprit-il, en levant la main comme pour mimposer silence. Permettez, monsieur, permettez ! Jai appris que vous alliez vous promener quelquefois dans le jardin de la Grande Bretche. Oui, monsieur. Petit moment ! dit-il en rptant son geste, cette action constitue un vritable dlit. Monsieur, je viens, au nom et comme excuteur testamentaire de feu madame la comtesse de Merret, vous prier de discontinuer vos visites. Petit moment ! Je ne suis pas un Turc et ne veux point vous en faire un crime. Dailleurs, bien permis vous dignorer les circonstances qui mobligent laisser tomber en ruines le plus bel htel de Vendme. Cependant, monsieur, vous paraissez avoir de linstruction, et devez savoir que les lois dfendent, sous des peines graves, denvahir une proprit close. Une haie vaut un mur. Mais ltat dans lequel la maison se trouve peut servir

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  • dexcuse votre curiosit. Je ne demanderais pas mieux que de vous laisser libre daller et venir dans cette maison ; mais, charg dexcuter les volonts de la testatrice, jai lhonneur, monsieur, de vous prier de ne plus entrer dans le jardin. Moi-mme, monsieur, depuis louverture du testament, je nai pas mis le pied dans cette maison, qui dpend, comme jai eu lhonneur de vous le dire, de la succession de madame de Merret. Nous en avons seulement constat les portes et fentres, afin dasseoir les impts que je paye an