Floril¨ge de po©sies kabyles - Boualem RABIA

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F L O R I L E G E D E POESIES K A B Y L E S L E VIATIQUE D U BARDE

TODS DROITS RESERVES AUX EDITIONS DE L ' O D Y S S E E

A Mouloud MAMMERI

dont nous avons reu le testament identitaire et culturel. Nous avons la nette conscience qu'il a t le pionnier solitaire, le prcurseur la mmoire de qui est destine cette humble obole- un florilge de posies anciennes glanes dans le brouillard de l'oubli, des posies qui resteront comme d'inbranlables vrits d'tre, acquises d'une langue et d'une culture plusieurs fois millnaires toutefois encore vivantes. A cet immense rudit, notre pre spirituel, qui avait l'indicible mrite d'avoir essart, labour et emblav les champs de la moisson future. Il savait comme nul autre que tout partirait de l- la tonicit d'une essence immmoriale. Ah ! L'incorrigible A M U S N A W qui a su gagner son pari et partir hroquement.EDITIONS D E L ' O D Y S S E Rue des Frres Belhadj Coop. Tazeqqa Nl Nouvelle Ville 15000 Tizi-Ouzou, Algrie Tel : 213 (0)20 60 08 31 Mob : 213 (0)70 42 20 95 E-Mail : lodyssee_edition@yahoo.fr B. RABIA, Azazga, Avril 2004

Dpt lgal: 617-2005 ISBN: 9961-9554-3-9

Boualem RABIA

Toute posie est avant tout une voix. Et celleci plus particulirement. Elle est un appel qui retentit longuement dans la nuit, et qui entrane peu peu l'esprit vers une source cache, en ce point du dsert de l'me o, ayant tout perdu, du mme coup on a tout retrouv. Posie intrieure, qui tend au silence, mais un silence peupl de mille voix sans timbre, les voix des devenirs qui s'achvent dans l'tre vivant que nous sommes, en l'instant prcis o nous nous prouvons comme un tre unique et prdestin dans la chane des tres... Jean El-Mouhoub Amrouche, 1938. (Chants Berbres de Kabylie)

FLORILEGE DE POESIES KABYLESL E VIATIQUE D U BARDE

Bilingue Franais-Berbre

L'Odysse

INTRODUCTIONCe recueil de posies n'est que la trace rudimentaire et posthume de toute une Kyrielle d'ades, de potes trs souvent anonymes dont la magie - cette voix qui ne s'est jamais vraiment lue depuis l'ore des temps, que Kateb Yacine a solennellement baptise : gnie collectif - rveille et rflchit l'me et la vie de la socit berbre de Kabylie en particulier, de la socit humaine en gnral. Une voix samaritaine, qui parle et prolifre dans un beau qu'ignorent les profanes, dans laquelle chacun se reconnat. Il s'agit l d'une sagesse archaque. Ancienne, elle nous prcde et ouvre les chemins du dire. Ses hritiers spirituels savent encore la perptuer. Cet art du verbe ne nous vient gure de la lyre mystique des Grecs ou des marbres rsonnants de Rome - en dpit de ce qu'avancent gratuitement ceux qui nient le gnie crateur des littratures orales. Aussi est-ce une tche ardue et audacieuse que de vouloir mesurer l'envergure du patrimoine culturel algrien consacr depuis les sicles, voire des millnaires, et transmis de gnration en gnration par des ades, ces hommes et ces femmes qui, dans les civilisations orales, sont bel et bien les archives les plus compltes de leur communaut. Des archives parlantes dont la mmoire relate ah ovo les vicissitudes d'une somme d'mes issues de la mme source socio-culturelle - une des cultures les plus antiques de tout le bassin mditerranen. Des archives pluridisciplinaires, parce que cette littrature, elle, exclusivement orale, est dote d'une substance qui a trait tous les sujets : aubades rituelles, contes, fables, devinettes, mythes cosmogoniques, posies piques, hagiographiques, amoureuses, funbres... Archives considrables et impressionnantes car tendues sur toutes incidences des hommes dont elles tiennent lieu de mmoire collective. C'est pourquoi nous devons parler ici d'une littrature orale rellement active et persistante car elle s'incruste dans les divers courants de la vie sociale ; prsente et imposante car le verbe y a force et efficacit indubitable. Ad augusta per angusta ! Bien que nous soyons taxs de songecreux, ds que nous nous fixons pour dessein la prservation et la9

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Florilge de posies kabyles

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promotion du patrimoine culturel de nos aeux, les partisans du nihilisme volontaire s'vertuent enfouir l'identit culturelle de l'Algrie dans le marasme de l'acculturation. Cependant, les choses n'tant plus ce qu'elles taient, chacun sait prsent qu'une culture domine ne s'vacue pas par simple dcret. Par voie de consquence, il est urgent de s'atteler la sauvegarde, la promotion et la vulgarisation de ce patrimoine. D'o la volont immuable d'exhumer l'insigne vivant de sous le chauvinisme affich. Des convictions saines et inbranlables grce leurs prcurseurs qui ont eu le mrite d'essarter l'aire de cette culture voue au chiendent de l'oubli et du mpris entreprennent la difficile besogne de revigorer un trsor littraire de porte universelle, et ce loin de l'imagerie et de l'exaltation passionnelle. Le gnie populaire, par le biais de cette mmoire collective, a su, en dpit de toutes les entraves socio-politiques, prserver ce trsor linguistique, mais face la suprmatie des technologies, la mmoire humaine s'avre insuffisante. C'est pourquoi celles-l doivent se mettre au service de celle-ci, afin qu'elle se montre apte engager un produit civilisationnel indigne de cette absurde folklorisation qui tend l'puiser, le dvitaliser, le frapper de sclrose. Devra venir le jour o tout un stock, strate sur strate, de vitalit cratrice et traductrice de l'esprit humain pourra tre tudi, donc reconnu comme porteur d'une sagesse qui, in petto, a toujours su fertiliser la culture nationale authentique. L'avenir ne se construit que sur la connaissance et la fiert du pass. Ecarte toute ide d'un passisme aveugle ou born, c'est naturellement dans l'espoir de consolider cette connaissance, d'assumer cette fiert qu'il m'est agrable de participer, mme humblement la sauvegarde des posies ici rassembles , qui, traduites dans une autre langue que celle qui les a enfantes, perdent de leurs prouesses vritables. Toutefois, ce florilge sculaire doit tre peru comme le murmure d'une voix qui aspire recouvrer sa

vitalit, afin d'assurer son propre avenir dans un monde en pleine mutation. C'est une voix bien que tnue et fragile, qui mane d'une souche encore humide, qui promet encore des surgeons ; une voix qui, encore familire, persiste ptrir nos mmoires, et c'est elle, dchire, qu'entendent les enfants du Printemps 80 : leur langue maternelle. C'est celle, farouche, du cavalier harass par une lutte sans merci, celle, angoisse, d'une gazelle pantelante car talonne, menace de trpas. Et toutes les morts sont absurdes, disait M.Mammeri, celle des Aztques n'est pas sans raison, elle tait contre raison . Cette ferveur incoercible d'explorer les trfonds d'une tradition quasi essouffle en ce dbut du X X I sicle, mais qui surprend d'autant plus qu'elle refuse de cder, m'a stimul rester des heures entires fig et suspendu aux lvres de quelque dpositaire de notre culture ancestrale, guettant ses I l tait une fois... ou Untel a dit un jour... Auprs de ces gardiens du pass je prends racine... et des flots de souvenirs dits avec loquence remontent ainsi l'ocan des mmoires infaillibles, des vers et des vers coulent ipso facto telle une source de vitalit infrangible. Une mmoire infaillible, une mmoire blanc ! Muet et extasi, par peur de rompre le fil d'Ariane, d'interrompre l'essor d'une rcitation harmonieuse, d'une narration prodigieuse, je me borne rcolter un butin o foisonnent la lucidit d'analyse, le souci d'esthtique, la justesse des vocables tisss entre le coeur et la raison. C'est dans une ambiance, peu commune de nos jours, que j ' a i recens le moindre filet de posie, la moindre bribe mtaphorique. Car n'est-il pas sacrilge de laisser s'tioler un printemps sans en avoir recueilli la semence future ? Ce corpus de vers (chants pour la plupart) sent la vrit d'tre, le feu de l'inspiration spontane la fois singulire et plurielle .1 e 2

I - Je dois signaler que des milliers de vers sont encore diter. Pour boucler ce reccueil, il a fallu procder une slection .

1 - Cf. La mort absurde des Aztques . 2- (...) Elle ignore, dit Kateb Yacine, de quel pote elle veilla la mmoire, celle qui plane sur tous les sentiers... In L'uvre en Fragments, La porteuse d'eau. Paris, Editions Sindbad, 1987.

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Chez nous, qui dit tre, dit posie, car celle-ci dit celui-l qui lui ouvre le sens. Le rude montagnard kabyle aux jarrets d'acier s'est indissociablement attach sa terre qui, bien qu'ingrate, sera loue : il la chante, elle et ses avatars, par un verbe la fois loquent, juste et pathtique. Un verbe matrice qui ne cesse de dclamer et d'informer tous les courants de la vie traditionnelle (d'un ordre qui parfois n'est plus) aujourd'hui supplante par de nouvelles habitudes dites modernes ; verbe qui dplore souvent une socit dont l'harmonie aura t dnature hlas ! Si la montagne est inculte, les esprits ne le sont gure ; si les ventres taient souvent creux, on trouvait dans la mditation un remde efficace, on trouvait sa provende dans la cration littraire, d'une suavit inouie, orale mais riche, diversifie et faisant quotidiennement thme et version hautement expressifs. On se nourrissait d'loquence ! Il est donc aberrant de confondre sous-dveloppement matriel et sous-dveloppement spirituel . Car si la graine du ventre choue entre les schistes, les mtaphores, elles, y prolifrent ; elles y rencontrent, et-on dit, cette fcondit que nos paysans disent provenir de l'Au-del, du terreau des tombes ancestrales. Ce don spirituel est hrit d'une civilisation millnaire, depuis longtemps marginalise. C'est l l'histoire de ceux qui filent la raison comme on file la laine (agad ittelmen wab), de ceux dont le verbe tranche plus que le fer (at wawal yuga