Economie de l'innovation

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Eric Vasseur Economie de l’innovation Master économie U.P.J.V. 1 Eric Vasseur Agrégé en Sciences sociales Maître de Conférences en Sciences économiques à la Faculté d’économie et de gestion de l’Université de Picardie Jules Verne Economie de l’innovation et du progrès technique. Introduction Le 20 ème siècle s’est achevé avec le boom des technologies de l’information, la diffusion de l’Internet, de la téléphonie portable, innovations sur le point de révolutionner, une fois de plus, le siècle qui a connu les plus grandes mutations technologiques de tous les temps. Imaginons quelques instants, le vertige que pourrait éprouver Jules Verne, figure emblématique de notre Université, s’il revenait constater les progrès de la science aujourd’hui. Sans doute éprouverait-il des sentiments emprunts de joies et d’amertume, en constatant que la conquête spatiale n’est plus une gageure, que la maîtrise des airs est acquise et que l’exploration des fonds marins est banalisée. Mais les applications militaires de toutes, ces innovations qu’il pressentait déjà à la fin de son œuvre, lui procureraient un effroi certain. Si le sous-marin du capitaine Némo, imaginé dans Vingt mille lieux sous les mers, a trouvé sa concrétisation dans les explorations du commandant Cousteau, l’application militaire de cette innovation, en a fait des sous-marins d’attaques nucléaires. Le réel dépasse largement la fiction dans le rêve comme dans le cauchemar. Le 20 ème siècle a vu se développer et se généraliser un nombre très important d’inventions en gestation au siècle précédent, qu’il s’agisse de l’aut omobile, de l’aéronautique, de l’électricité, du cinéma, etc. La liste ne peut être exhaustive tellement elle est longue. Pourquoi le 21 ème siècle dérogerait-il à cette dynamique ? Laissons quelques instants divaguer notre imagination. Pourquoi l’homme de la fin du 21 ième siècle, ne se déplacerait-il pas grâce à la téléphonie, permise par l’extension des multiples fonctions d’un outil dont le téléphone portable était au début du siècle, le grand ancêtre. Mais bien sûr, ce même outil devenu un excellent traceur des déplacements, aurait attenté aux libertés individuelles

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  • Eric Vasseur Economie de linnovation Master conomie U.P.J.V.

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    Eric Vasseur

    Agrg en Sciences sociales

    Matre de Confrences en Sciences conomiques

    la Facult dconomie et de gestion

    de lUniversit de Picardie Jules Verne

    Economie de linnovation et du progrs technique.

    Introduction

    Le 20me sicle sest achev avec le boom des technologies de

    linformation, la diffusion de lInternet, de la tlphonie portable, innovations

    sur le point de rvolutionner, une fois de plus, le sicle qui a connu les plus

    grandes mutations technologiques de tous les temps.

    Imaginons quelques instants, le vertige que pourrait prouver Jules Verne,

    figure emblmatique de notre Universit, sil revenait constater les progrs de la

    science aujourdhui.

    Sans doute prouverait-il des sentiments emprunts de joies et damertume,

    en constatant que la conqute spatiale nest plus une gageure, que la matrise des

    airs est acquise et que lexploration des fonds marins est banalise. Mais les

    applications militaires de toutes, ces innovations quil pressentait dj la fin de

    son uvre, lui procureraient un effroi certain. Si le sous-marin du capitaine

    Nmo, imagin dans Vingt mille lieux sous les mers, a trouv sa concrtisation

    dans les explorations du commandant Cousteau, lapplication militaire de cette

    innovation, en a fait des sous-marins dattaques nuclaires. Le rel dpasse

    largement la fiction dans le rve comme dans le cauchemar.

    Le 20me sicle a vu se dvelopper et se gnraliser un nombre trs important

    dinventions en gestation au sicle prcdent, quil sagisse de lautomobile, de

    laronautique, de llectricit, du cinma, etc. La liste ne peut tre exhaustive

    tellement elle est longue.

    Pourquoi le 21me sicle drogerait-il cette dynamique ?

    Laissons quelques instants divaguer notre imagination. Pourquoi lhomme

    de la fin du 21ime sicle, ne se dplacerait-il pas grce la tlphonie, permise

    par lextension des multiples fonctions dun outil dont le tlphone portable tait

    au dbut du sicle, le grand anctre. Mais bien sr, ce mme outil devenu un

    excellent traceur des dplacements, aurait attent aux liberts individuelles

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    confirmant les prmonitions de Georges ORWELL dans son ouvrage 1984

    publi en 1948. Cette anticipation dun futur par dfinition incertain et

    imprvisible moyen et long terme est sans doute fausse et pourtant.

    Confronts au choc du progrs technique, partags entre espoirs et craintes, nous

    sommes la fois les acteurs et les sujets de linnovation, qui nous transforme

    dans nos modes de vie, de travail et de penser.

    Linnovation recouvre une ralit polymorphe limage de la nature humaine.

    Ds lors, y a-t-il une discipline qui peut revendiquer une capacit explicative et

    analytique suprieure aux autres ? Nous en doutons.

    Qui peut le mieux en parler et rendre compte de sa complexit ?

    Le philosophe, lconomiste, le sociologue, le mercaticien, le juriste, lhomme

    politique, le psychologue, lingnieur, le chef dentreprise, le salari, le

    consommateur, tous, juste titre peuvent produire une analyse pertinente du

    processus dinnovations, mais aucun dentre eux ne peut imposer sa conception.

    Mais faute de pouvoir tous les convoquer pour en parler, nous avons

    dlibrment fait le choix de privilgier les approches conomiques et sociales

    de linnovation, car elles correspondent lclairage que nous souhaitons donner

    ce cours.

    De plus, face limmensit de notre champ dtude, lconomie de linnovation

    et surtout face notre incapacit intrinsque prvoir son volution, nous avons

    pris le parti dune approche thorique du sujet, car comme le disait le

    psychologue amricain Kurt LEWIN (1890 1947) :

    "Rien nest plus pratique quune bonne thorie ".

    Cest pourquoi, nous estimons que face une discipline comme lconomie de

    linnovation aux contours volutifs et incertains, la condition premire sa

    bonne comprhension est la connaissance de lensemble des thories

    conomiques affrentes au sujet.

    Une fois, ce travail ralis, nous pouvons entreprendre le travail de recherche

    ncessaire et indispensable la bonne comprhension et matrise de notre

    environnement conomique, social, technique.

    Mais avant dexposer la structuration de cours, effectuons un dtour par les

    dfinitions.

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    Comment dfinir linnovation ?

    Linnovation est trs souvent dfinie comme la mise en application dune

    innovation, rsultat du progrs technique.

    A limage des poupes russes, nous faisons face des dfinitions imbriques,

    linnovation tant dfinie par rapport linvention et linvention par rapport au

    progrs technique.

    Commenons donc par dfinir le progrs technique.

    La notion de progrs revt une double dimension, son tymologie fait valoir

    laction davance tant sur le plan quantitatif que sur le plan qualitatif.

    Il sagit du concept central de la philosophie des lumires et des courants

    volutionnistes qui adhrent la croyance du perfectionnement global de

    lhumanit. En se dveloppant, la socit volue vers "le mieux" grce aux

    progrs des techniques, de la science, laccroissement des richesses,

    lamlioration des murs, des institutions, fruits du progrs de lesprit humain.

    Le progrs conomique sinscrit dans cette approche, o se conjuguent

    accroissement quantitatif des richesses et meilleure efficacit dutilisation des

    ressources. Mais le progrs conomique entrane t-il le "mieux tre " ?

    Il faut donc lui adjoindre, le progrs social, qui ne sapprcie pas uniquement

    quantitativement. Laccroissement du niveau de vie, du bien tre matriel,

    doivent aussi intgrer des aspects qualitatifs comme les conditions de travail, le

    genre de vie, la diffusion du savoir et de linstruction au plus grand nombre.

    Ds lors, le progrs scientifique, le progrs conomique et le progrs social se

    conjuguent. Le progrs technique constitue donc un terme gnral qui englobe le

    progrs scientifique dont les inventions entranent des transformations ou des

    bouleversements des produits, des mthodes de production, de lorganisation du

    travail, des marchs et des structures de lconomie.

    Le progrs technique permet daugmenter lefficacit des facteurs de production,

    soit par un accroissement de leur productivit, soit par la ralisation

    dconomies. Ainsi, il est possible dconomiser des matires premires, de

    lnergie ou dutiliser moins dhommes, conomiser de la main-duvre (labor

    saving) ou dconomiser des machines, du capital (capital saving) ou daccrotre

    lefficacit productive des facteurs travail et capital.

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    Mais linvention, la dcouverte, la cration dun produit doit alors sinscrire

    dans un processus dinnovation. Cette innovation sinscrit dans un systme

    conomique et social o elle simpose grce un processus de diffusion.

    Ainsi la transformation de linvention en innovation, obit un certain nombre

    de conditions et le succs de linnovation dpend de sa capacit de diffusion

    conomique et sociale.

    Ces premires dfinitions poses, nous allons dsormais approfondir ce sujet

    dans la premire squence de notre cours qui en compte en cinq, qui sont les

    suivantes :

    Plan du cours :

    Squence 1 : Les nigmes rsoudre par lconomiste pour aborder

    linnovation.

    Squence 2 : Linnovation dans la thorie conomique classique .

    Squence 3 : La rvolution thorique schumptrienne.

    Squence 4 : La thorie conomique actuelle face linnovation.

    Squence 5 : La thorie standard actuelle face linnovation et sa principale

    thorie alternative.

    Squence 6 : Les entreprises innovantes aujourdhui.

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    Squence 1 :

    Les nigmes rsoudre par lEconomiste.

    Pour un conomiste, tudier, analyser, comprendre le rle de linnovation

    et du progrs technique nest pas chose aise. En effet au-del du sujet lui-

    mme, il est demble confront relever des dfis et rsoudre des nigmes

    dont loutil danalyse dont il dispose nest pas priori adapt. Au-del de toute

    conception idologique, imaginons un conomiste qui tel un astronome devrait

    observer des plantes des annes lumire la loupe ou qui dintuition aurait la

    conviction de lexistence dun nouvel astre mais serait tributaire des conceptions

    et des prjugs de son poque, la tche savre particulirement complexe.

    Il faut prvoir dans un avenir de plus en plus incertain les destines dun

    processus lui-mme incertain, tel pourrait tre rsum le dfi que doit relever

    lconomiste face au progrs technique.

    Il doit en plus faire abstraction de ses propres motions, espoirs, craintes ou

    croyances que lui inspire linnovation. Tout progrs gnre sa cohorte

    davances, damliorations, dasservissements et de cataclysmes. Nous savons

    aprs les deux conflits mondiaux du XX me sicle que contrairement aux

    attentes de Jules Verne, le nautilus ne sert pas uniquement lexploration des

    fonds marins, que si le capitaine Cousteau et son quipage ont largement

    contribu la comprhension et la prservation de la plante, les puissances

    nuclaires ont transform les sous-marins en arme redoutable. Mais cest depuis

    lorigine de lhumanit le cours habituel du progrs car si son initiateur et son

    utilisateur sont capables des plus belles ralisations et ils peuvent aussi se livrer

    aux horreurs les plus abominables.

    Le rle de lconomiste nest pas de porter un jugement moral sur linnovation

    et le progrs technique, il se limite en percevoir les effets sur le bien-tre des

    individus, les implications pour les entreprises et la main duvre, les impacts

    sur la concurrence et lvolution des systmes conomiques.

    Mais avant dentreprendre une telle tche, il nous faut mener une enqute au

    sens smithien et humien du terme. Lorsque le premier rdigeait Inquiry on the

    origin and the causes of the wealth of nations traduit en franais par Recherche

    sur les causes de la Richesse des nations et le second publiait Inquiry on human

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    nature traduit par Enqute sur la nature humaine, tous deux se livraient un

    enqute, il est vrai que le mot inquiry peut tre traduit par enqute ou recherche.

    Si a priori cette nuance smantique semble drisoire, elle nest pas comme le

    dirait Wittgenstein un simple jeu de langage car pour aborder linnovation, il

    nous faut mener une enqute et percer un certain nombre dnigmes.

    Nous limiterons pour linstant notre champ dinvestigation la rsolution de

    trois nigmes rcurrentes lorsque lon aborde notre objet dtude, qui peuvent

    tre nonces ainsi :

    Premire nigme : Comment conceptualiser le temps ?

    Seconde nigme : Comment conceptualiser lincertitude ?

    Troisime nigme : Comment linnovation va-t-elle tre reue ?

    En 1939, Joseph Alos Schumpeter publiait un ouvrage majeur pour le

    dveloppement de la science conomique, intitul : "Business Cycles: Theorical,

    historical and statistical analysis of the capitalist process ".

    A partir des travaux de lconomiste russe Nicola Dimitrievitch Kondratiev qui

    en 1925 avait publi un article intitul "Les grands cycles de la conjoncture" et

    rvlait lexistence de cycles conomiques de longue priode, Schumpeter allait

    montrer le synchronisme et la concomitance entre le battement de lactivit

    conomique long terme et le rle des innovations technologiques.

    Chaque phase ascendante du cycle correspondant au dveloppement dune

    innovation majeure, ainsi la premire phase (1792 1815) voyait lmergence

    de la sidrurgie et du textile. La seconde (1847/49 1873) correspondait au

    dveloppement du chemin de fer, la troisime (1896 1920) au rgne de

    llectricit.

    Les continuateurs ont attribu lautomobile et au ptrole, la quatrime phase

    (1945 1975), fameuse "Trente Glorieuses" de Jean Fourasti.

    La cinquime phase a sans doute commenc vers la fin des annes 1990, avec

    les technologies de linformation, de la tlphonie et de lInternet.

    Linnovation et le progrs technique saffirment comme des facteurs moteurs de

    la dynamique dvolution des conomies mondiales.

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    Mais sagit-il de facteurs exognes qui comme le "Deux ex machina" de thtre

    grec, qui tombent du ciel ou un processus endogne voulu consciemment ou

    inconsciemment par les acteurs et les marchs ?

    La question du statut endogne ou exogne de linnovation pour les

    conomistes pose demble une autre question, celle du choix du cadre

    conceptuel retenir pour apprhender toute dmonstration analytique ou toute

    tude monographique.

    Supposons que nous laborions un raisonnement court terme, puisquaux dires

    de Keynes " long terme nous serons tous morts", ou en vertu de cette

    locution prudentielle "toutes choses gales par ailleurs ", nous tablissons un cadre

    danalyse o le progrs technique est neutre, c'est--dire quil ne produit pas de

    modifications sur la ralit tudie ou lobjet cern. La neutralisation de

    linnovation et du progrs technique, se justifie puisque nous travaillons court

    terme.

    Inversement, long terme, cette neutralisation devient une hypothse de travail

    trs rductrice et irraliste puisque le progrs technique aura produit nombre de

    modifications du rel, qui doivent tre intgres.

    Mais cette transposition savre particulirement dlicate pour lconomiste car

    une projection long terme, fragilise la porte de son analyse et le range parfois

    parmi les prdicateurs et autres voyants, qui tentent de prvoir lavenir.

    Cette projection dans le futur le conduit essayer de prendre en compte des

    lments quil ne matrise pas totalement. En effet, travailler long terme, cest

    aller vers linconnu, cest intgrer le temps et lincertitude, cest aussi aborder

    une nigme majeure le progrs technique lui mme.

    Comment pouvons-nous conceptualiser le temps et lincertitude pour saisir le

    processus dinnovation ?

    Pour rpondre cette question, voyons comment les autres champs

    disciplinaires les ont abords.

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    Premire nigme rsoudre :

    Comment conceptualiser le temps ?

    En Sciences Physiques, deux conceptions du temps ont t

    dveloppes, celle de Newton puis celle dEinstein.

    Pour Newton, le temps est un absolu qui a une ralit propre et extrieure aux

    phnomnes.

    Pour Einstein, le temps nest pas un absolu, mme sil a une ralit propre, il est

    inhrent aux phnomnes.

    Selon "la loi de la relativit restreinte ", plus vite un corps se dplace, plus le

    temps pour lui ralentit, jusqu sarrter quand sa vitesse tend vers C, vitesse

    limite de la propagation de la lumire et de tout dplacement dun corps.

    (Constante universelle C= 300 000 km/s).

    Selon "la loi de la relativit gnrale ", deux observateurs anims de

    mouvements diffrents nont pas la mme chelle de temps ; celle-ci est relative

    leurs vitesses respectives et elle est fonction de lintensit du champ

    gravitationnel dans lequel ils voluent.

    Quelles implications de ces enseignements pour lconomiste ? Nous pouvons

    retenir que le temps nest pas un cadre dans lequel se droulent les phnomnes,

    il est inhrent aux phnomnes.

    Nous ne devons pas penser le temps comme une ralit englobante et extrieure

    mais comme inhrent lobjet tudi.

    Ainsi lorsquun conomiste pense la dure de vie dun produit, dune mthode

    de production, sil est conduit intgrer leur usure et leur obsolescence, il doit

    considrer leur propre temporalit.

    La philosophie attribue au temps, trois lments qui sont : lintriorit, la

    relativit et louverture.

    Selon Bergson, il ny a de temps que celui que lhomme prouve, la dure

    "donne immdiate de la conscience ".

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    Le temps scoule selon un rythme plus ou moins lent ou rapide, selon laction

    ou linaction, leurs perceptions, selon le plaisir ou lennui.

    Nous intriorisons le temps par notre subjectivit. Lattente dun correspondant

    au tlphone, lattente la caisse dun hypermarch, lcoute dun discours, le

    cours dun enseignant, suscite de notre part des rflexions du type :

    Quest ce que ctait long ! a a pass vite ! Je nai pas vu le temps

    pass ! Ctait mortel !

    La squence orale dun cours dure une ou deux heures et lapprciation du

    temps pass pour lauditeur nest pas la mme selon la matire enseigne, la

    mthode employe, lintrt peru pour la discipline, le degr de facilit ou de

    complexit peru par chacun, la performance rvle par lvaluation, la plage

    horaire dans la journe, le caractre attrayant ou austre des locaux etc.

    Tous ces lments confirment lintriorit et la relativit du temps pour chacun

    dentre nous. Comme lcrivait Gilles Deleuse dans lImage du temps (1985) :

    "Cest nous qui sommes intrieurs au temps non linverse ".

    Nous ne vivons pas dans le temps, nous vivons le temps. Notre condition

    humaine nous empche de nous soustraire au temps, cause de notre statut de

    mortel. Limmortalit suppose de Dieu ou des Dieux, opre une soustraction

    voire une domination divine du temps, sauf supposer comme Nietzsche que "Dieu est mort ".

    La mort donne au temps une finitude. Pour lhomme, un jour le temps sarrte

    dfinitivement, pour lternit. La mort tape ultime dune vie et dun cycle

    biologique implacable rvl par dipe au Sphinx, par le bb marchant

    quatre pattes, lhomme adulte sur deux jambes et lhomme g se dplaant

    laide de sa canne. Simultanment la nature impose son cycle lhomme et un

    dterminisme fatal.

    Au quotidien, le temps marque des priodes dictes par la nature pour la vie de

    lhomme. Dans une journe, il nous faut assurer le bon fonctionnement de

    lorganisme, en nous consacrant des temps pour lalimentation, le repos, et le

    sommeil. Ce cycle circadien simpose lhumanit.

    De mme, les cycles circannuels rythment la vie chaque poque de lanne, la

    nature impose ses saisons, printemps, t, automne, hiver selon une certaine

    rgularit.

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    Mais si lhomme vit et subit le temps, les sociologues nous montrent quil le

    construit, comme la dmontr Emile Durkeim dans "Les formes lmentaires de

    la vie religieuse".

    Chaque socit construit son temps et affirme une pluralit des temps sociaux au

    sein dune socit.

    Le temps scolaire illustre cette construction sociale. A quel ge, la socit dcide

    t-elle quil faut avoir tel diplme ? Quel sens, cette priodisation du temps pour

    llve et ltudiant a t-elle en dehors du systme scolaire qui limpose ?

    Le temps du travail constitue un autre exemple de cette construction sociale. A

    quel ge doit-on quitter la vie active et devenir inactif ? Doit-on imposer ou

    laisser chacun choisir, le moment du dpart ?

    La conception mme de lage dun homme renvoie explicitement un processus

    de socialisation. Quest-ce que la jeunesse ? Quest-ce que la vieillesse ? A quel

    ge est-on vieux ? Ne sagit-il pas comme laffirme Bourdieu, de simples mots.

    Peut-on rester longtemps jeune ?

    Le temps est-il orient, a-t-il un sens ?

    Nous reprsentons frquemment le temps par une ligne, o se succdent des

    tapes. Cette reprsentation linaire du temps, nous en faisons une flche, qui

    vise une cible. Cette reprsentation correspond trs souvent un expos

    dterministe, un vnement A entrane un vnement B, qui lui-mme gnre

    lvnement C.

    Cette conception de lHistoire, prsente notamment par Hegel, laisse

    transparatre lexercice dune logique de causes et de consquences. Or, parfois,

    certains vnements surviennent sans que laction humaine soit en cause. Le

    temps soriente t-il vers le retour un tat initial ou prsente t-il un caractre

    irrversible ?

    Lensemble de ces conceptualisations du temps devront tre prises en compte,

    lorsque lconomiste va conceptualiser long terme, le rle du progrs

    technique et de linnovation, prises en compte lors du dveloppement de

    linnovation.

    En effet, ce stade de notre expos, pour la premire dfinition que nous

    pouvons noncer de linnovation consiste la qualifier dapplications

    industrielles et commerciales dune invention.

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    Linnovation est le rsultat dune invention donc dun processus qui sinscrit

    dans le temps.

    Si nous optons pour une reprsentation linaire de ce processus chronologique,

    nous trouvons en premier lieu, la recherche fondamentale ou applique,

    prive ou publique qui aboutit, ce qui nest pas forcment le cas, premire

    perception de lincertitude du rsultat, une invention.

    Cette seconde tape du processus, ncessite la ralisation dun ensemble de

    tests, dtudes qui prouvent la faisabilit, la rentabilit, laccueil, le dbouch

    o un ensemble de contraintes de diverses natures, physiques, conomiques,

    cologiques, sociales, morales, politiques etc.,

    Une fois encore, cette phase prend un "certain temps" et se rvle incertaine.

    Cette tape ncessite une dpense de moyens financiers, techniques, humains, en

    dautres termes, un investissement dont linitiateur cherchera le retour sur

    investissement.

    Cette invention rsultat de la dcouverte concrtise donc un investissement dont

    la rentabilit savre priori incertaine et alatoire. Une dcouverte peut rester

    lettre morte pour ses contemporains qui nen peroivent pas limportance ou

    dont ltat des savoirs ne leur permet pas de lui donner une application pratique

    et immdiate.

    Mais la dcouverte dont la vocation immdiatement applicable est comprise,

    devient une invention qui elle-mme se transforme en innovation, une fois,

    lensemble des contraintes techniques, industrielles et commerciales surmontes.

    Linnovation se prsente comme lhistoire dune mtamorphose.

    La phase de dveloppement confirme ou infirme le lancement de cette

    innovation pour une production de masse et une commercialisation de masse.

    Mais cette reprsentation linaire du processus dinnovation dans le temps, quasi

    dterministe peut se doubler dune lecture squentielle.

    Cest partir de la mise en relation de deux dcouvertes, de deux mthodes, de

    deux champs disciplinaires, quune acclration du processus dinnovation peut

    notamment soprer et parfois la vie dun homme savre trop courte pour que le

    processus amorc, aboutisse pour son initiateur.

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    Le processus dinnovation est donc diachronique. Il a sa propre temporalit qui

    ne sinscrit pas forcment en phase avec lvolution conjoncturelle des

    conomies, le dveloppement des socits et le quotidien des individus.

    Ce processus dinnovation dont la manifestation prsente un caractre alatoire,

    possde aussi une dimension incertaine.

    En effet, linnovation de part sa dure de vie inconnue priori, savre elle-

    mme subir lincertitude alors quelle-mme est productrice dincertitude.

    Si nombre dinnovations ont eu, ont, auront, un rle moteur pour la croissance

    conomique, elles oprent selon une logique dstructurante et structurante,

    qualifie par Schumpeter de processus de "destruction cratrice".

    Le rle particulier jou par lincertitude doit donc tre intgr par lconomiste

    dans son travail de conceptualisation de linnovation.

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    Seconde nigme rsoudre :

    Comment conceptualiser lincertitude ? Le progrs technique et linnovation sont la fois soumis lincertitude et des

    facteurs producteurs dincertitude.

    Cette incertitude sinscrit dans le temps, le futur. Ds lors, un futur proche

    savre relativement ais prvoir, alors quun futur lointain, savre lui

    totalement incertain et presque imprvisible.

    En situation dincertitude radicale, la rationalit des agents les conduit soit ne

    rien faire, soit calculer les cots et les avantages prvisibles dune action dans

    un tel contexte, soit opter pour le mimtisme car si je sais que je ne sais rien,

    peut tre que les autres en savent plus que moi. Une autre possibilit consiste

    envisager diffrents tats du monde et chaque scnario, lui attribuer une

    probabilit de ralisation.

    Ainsi, nous pouvons dresser selon les degrs dincertitude, linnovation qui lui

    correspond et donner un exemple pour illustrer notre propos :

    Situation 1

    Incertitude nulle certitude. Absence dinnovation.

    Situation 2

    Incertitude trs faible, quasi nulle. Innovation incrmentale, mineure : lgre ou simple amlioration. Exemples : Modification de lemballage, le rasoir x lames auquel

    on ajoute une lame supplmentaire.

    Diffrenciation du produit.

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    Situation 3

    Faible degr dincertitude Innovation incrmentale sophistique Exemples : le tlphone portable, amlioration de la qualit de

    limage grce un cran de meilleure rsolution pour rception

    dimages animes.

    Situation 4

    Degr moyen dincertitude. Innovation forte sur une nouvelle gnration de produits connus. Exemples : lancement dun nouveau jeu de hasard par la Franaise des

    jeux : Euromillions ou renouvellement dun modle automobile

    "la nouvelle Clio", "la nouvelle Polo" etc.

    Situation 5

    Degr lev dincertitude. Innovation radicale de produits ou procds. Exemples : Monospace, Espace Renault, nouveau concept car, la

    Twingo ou la Smart. Apple : le mac, dont le design et les logiciels

    spcifiques oprent une rupture avec lexistant.

    Situation 6

    Incertitude totale, radicale. Rvolution technologique. Exemples : Machine vapeur, lectricit, automobile, les

    technologies de linformation.

    Limpact de linnovation sur le systme conomique, sur la socit et sur les

    individus, renvoie deux grandes catgories dinnovations :

    Les innovations incrmentales ou mineures, Les innovations radicales ou majeures.

  • Eric Vasseur Economie de linnovation Master conomie U.P.J.V.

    15

    Les innovations incrmentales ou mineures, portent le plus souvent sur le

    perfectionnement ou lamlioration de lexistant. A titre dexemple, depuis son

    invention par Graham BELL en 1876, le tlphone, innovation radicale en

    matire de communication distance et immdiate a connu de nombreuses

    innovations incrmentales.

    Le combin tlphonique a vu des innovations incrmentales, modifier son

    apparence, ses performances par des amliorations permanentes sur le haut

    parleur, lcouteur, le clavier, le cadran daffichage.

    Mais la mobilit rduite du tlphone fixe, tributaire de la longueur du fil qui le

    reliait en branchement de la ligne tlphonique a t sensiblement amliore par

    lapparition dune nouvelle gnration dappareils mobiles, mobilit certes

    rduite mais effective.

    Les recherches entreprises pour amliorer cette mobilit ont conduit sa

    rsolution avec lapparition de nouveaux tlphones, cette fois-ci compltement

    autonomes, tlphones portables.

    Ce nouvel objet, bien quil sagisse toujours dun tlphone bouleverse

    profondment lusage du tlphone, en donnant naissance de nouvelles

    pratiques et en donnant accs de nouveaux services. Le SMS ou texto simpose

    comme un mode de communication alternatif avec ses adeptes et son langage.

    A priori, il sagissait daccrotre la mobilit dun produit existant. Dsormais il

    sagit dune innovation majeure.

    Linnovation majeure ou radicale correspond lapparition dune innovation

    pour laquelle il n y a pas dquivalent prexistant, prsentant les mmes

    caractristiques. Certaines de ces innovations radicales engendrent de vritables

    rvolutions technologiques et conomiques en dstructurant une situation

    existante et en provoquant une nouvelle structuration.

    Ainsi, la mcanisation de lagriculture en Europe au XIXme sicle a

    dstructur lemploi la vie agricole, lexode rural a aliment lurbanisation et

    lindustrialisation, entranant une dstructuration et une restructuration des

    territoires et des systmes demplois.

    Ce processus sest opr sur plus dun sicle et a gnr une croissance

    conomique qui selon Alfred Sauvy : "Au XIXme sicle, le progrs

    technique a cre plus demplois quil nen a dtruits ". Quel

    oracle aurait pu prvoir que la rvolution industrielle aurait comme pralable la

  • Eric Vasseur Economie de linnovation Master conomie U.P.J.V.

    16

    rvolution agricole et que le paysan en faisant lacquisition de sa moissonneuse

    batteuse allait redessiner la structuration de son secteur, de son village et de son

    pays.

    Le processus dinnovation savre donc particulirement difficile cerner et

    conceptualiser pour lconomiste. Nous ne connaissons ni le moment prcis de

    son dclenchement, ni sa dure de vie, ni sa vitesse de diffusion, ni sa capacit

    dessaimage, autant dlments qui expliquent que par commodit ou honntet

    intellectuelle, ce processus ait t neutralis par les conomistes.

    Le premier qui a entrepris dlucider cette nigme fut Joseph Alos Schumpeter.

  • Eric Vasseur Economie de linnovation Master conomie U.P.J.V.

    17

    Troisime nigme rsoudre :

    Comment linnovation va-t-elle tre reue ? La problmatique des conomistes consiste le plus souvent apprhender

    linnovation du ct de loffre et tablir son sujet une loi de Say implicite.

    Si comme lavait jadis expliqu Say, "un produit termin offre ds cet instant un dbouch dautres produits pour tout le montant

    de sa valeur", cette loi de Say dite des dbouchs, rsume par Keynes en

    ces termes "loffre cre sa propre demande", en matire dinnovation,

    les conomistes font le plus souvent lhypothse quun nouveau produit trouve

    un nouveau dbouch et que linnovation cre sa propre demande.

    Or cette automaticit de la causalit doit largement tre relativise partir de la

    rception de linnovation par la socit et en particulier par lhomme.

    Cette perception se place sur le plan des opportunits et des menaces, et sur le

    plan des cots et avantages perus par la socit et lhomme.

    En effet si dun point de vue conomique, limpact de linnovation donnera lieu

    une modification de lemploi et de la consommation. Linnovation produit

    aussi ces impacts sociaux et psychologiques.

    Quelle place assigne t-elle lhomme dans le procd de production, quelle

    place occupe t-il alors dans la socit, dans lentreprise, dans sa famille, dans

    lespace conomique et dans lespace domestique ? Quelle perception a-t-il de

    cette volution ?

    Lapproche habituelle des conomistes consiste privilgier les analyses

    centres sur lentreprise, sa stratgie en matire dinnovation. Mais Schumpeter

    lui-mme avait bien prcis quil sagit aussi dun processus social.

    A priori deux traditions conomiques avaient abord linnovation et le progrs

    technique dans toutes ses dimensions conomiques, sociales, politiques et

    psychologiques, issues du courant "classique", lune priori optimiste

    nourrissant de rels espoirs, lautre pessimiste voyant les effets ngatifs et saisie

    dune peur panique.

  • Eric Vasseur Economie de linnovation Master conomie U.P.J.V.

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    Lespoir tait plac dans la rduction de la pnibilit du travail, lamlioration

    du bien-tre des individus par des lments de confort et de bien tre matriel

    pour les consommateurs.

    La peur rsidait sur le plan conomique par le fait que la machine devenait un

    concurrent de lhomme. Au lieu dtre au service de lhomme, la machine le

    chassait des champs et des entreprises. Elle le condamnait au chmage dit

    technologique.

    Pour dautres, lvolution des techniques de production dpossdait lhomme de

    son savoir et savoir-faire par la multiplication des tches rptitives, tches

    dexcutions dpourvues dintrt intrinsque mais rendant les individus

    parfaitement substituables les uns aux autres. Linnovation sacrifiait lhomme.

    Le danger militaire de linnovation tait dj connu de tous puisque lhomme a

    toujours fait preuve dune aptitude remarquable trouver des moyens nouveaux

    pour tuer ses semblables. Cette mfiance, par le pass, certains gouvernants lont

    ouvertement exprime, dabord lEmpereur Diocltien au IIIme sicle refuse

    une machine qui conomise de la main-duvre car il faut conserver louvrage

    aux esclaves, leur oisivet nuirait lEmpire romain. De mme Colbert indique

    clairement un inventeur quil aille porter son invention l o lon manque de

    bras, car il doit veiller occuper le peuple et quil puisse vivre de son travail.

    Les rvolutions industrielles sont aussi marques par des rvoltes douvriers qui

    cassent les machines. Ces ractions de dpenses brutales de leurs emplois

    commencent en Angleterre avec le leader Ned Laddham. Ce mouvement prend

    le nom de Laddisme, au XVIIIme sicle.

    En France, il sagit des luddites, les ouvriers dtruisent les machines de peur du

    chmage de 1815 1830, la rvolte des canuts de Lyon en 1831 en est un

    exemple clbre. La gendarmerie doit escorter les convois de machines pour

    empcher les vritables oprations commandos organises par les ouvriers. La

    dimension destructrice est demble perue, linnovation, le progrs technique

    conomise du temps de travail, la productivit globale augmente au dtriment de

    lemploi. Linnovation accrot lefficacit du travail, ou produit plus en un temps

    de production moindre.

    Entre la dimension destructrice et la dimension cratrice, les avis sont partags

    et oscillent entre pessimisme et optimisme.

    Proudhon rvle le double aspect du progrs technique en indiquant que les

    machines promettaient aux hommes un surcrot de richesse, elles ont tenu parole

    mais elles ont accentu la misre et rtablit lesclavage.

  • Eric Vasseur Economie de linnovation Master conomie U.P.J.V.

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    Marx indique que ce nest pas le progrs technique en lui-mme qui pose

    problme mais lusage de ce dernier par les capitalistes. Ils lutilisent pour

    accrotre lexploitation. La machine rend superflu la force musculaire et met

    immdiatement au travail les femmes et les enfants.

    Dautre part, en imposant un rythme de travail, la machine accrot la plus value

    relative et donc la plus value totale. Mais la tentation de remplacer les hommes

    par les machines, conduit une lvation de la composition organique du capital

    qui terme, risque de mettre en pril le systme capitalisme. En effet, la plus

    value provient de lexploitation de la force de travail, si les machines chassent

    les hommes, larme industrielle de rserve des chmeurs augmente et permet

    dimposer ceux qui restent des conditions de travail et salariale qui renforcent

    lexploitation et entrane un accroissement de la plus value.

    Mais si les machines remplacent les hommes, la plus value va chuter puisque

    cest de la force de travail quelle provient. Une machine ne peut gnrer la plus

    value, le capital mort ne peut pas tre exploit.

    Sismondi reprend lhistoire de Gandalin, cet apprenti sorcier qui pour soulager

    sa tche dentretien et de nettoyage transforma son balai en porteur deau et

    dmultiplia les balais. Trs vite dpass par sa cration et par la multiplication

    exponentielle des balais porteurs deau, il dt les abattre la hache ensuite.

    Cette fable fut reprise par Walt Disney o Mickey incarne Gadalin dans

    Fantazia.

    Ricardo lui aussi sinquite dun progrs technique non matris qui entranerait

    une rduction du temps de travail voire mme du chmage. Malthus abonde

    dans ce sens, proccup par loisivet des classes laborieuses et les risques de

    sous-consommation.

    En 1930, Keynes dans un texte intitul, "les perspectives conomiques de nos

    petits enfants ", fait part lui aussi de ses craintes face linnovation, notamment

    avec le chmage technologique quil dfinit ainsi :

    "Il faut entendre par l le chmage qui est d au fait que

    nous dcouvrons des moyens dconomiser de la main-duvre

    une vitesse plus grande que nous ne savons trouver de

    nouvelles utilisations du travail humain. Mais ce nest l

    quune priode passagre dinadaptation. A long terme, tout

    cela signifie que lhumanit est en train de rsoudre son

    problme conomique ".

  • Eric Vasseur Economie de linnovation Master conomie U.P.J.V.

    20

    Mme si Keynes reste sur une note optimiste, en envisageant un progrs infini et

    bienfaisant, long terme, mais le court terme il reste trs problmatique. Mais

    priv de leur fonction conomique, quelle place dans la socit, trouveront les

    hommes et quel sens donneront-ils leur vie ?

    Ds lors, les effets destructeurs du progrs technique et de linnovation

    prsentent court terme un caractre irrmdiable et problmatique mais qui

    sont compenss par leurs effets crateurs perceptibles long terme.

    Sauvy, dans son ouvrage "La machine et le chmage" met jour le concept de

    dversement et explique quau XIXme sicle, le progrs technique a cre plus

    demplois quil nen a dtruit. Cette perspective de long terme, sur un sicle

    illustre un transfert demplois et dactivits du secteur agricole mcanis vers

    lindustrie en pleine expansion. Le diversement sopre dun secteur vers un

    autre.

    Mais toutes ces positions rvlent le caractre pour le moins nigmatique du

    progrs technique, sa perception morale, sociale et psychologique lest tout

    autant.

    Quel jugement moral devons-nous porter face aux travaux sur le clonage des

    espces ?

    Faut-il entreprendre des recherches sur les organismes et procder des

    modifications gntiques ?

    Entre les perspectives thrapeutiques et les risques de pratiques eugnistes, le

    chenal est troit et inconnu. La perte de contrle du progrs technique reste

    omniprsente.

    Mais nous ne devons pas oublier quen mai 1843, un savant nomm Arago

    manifestait ses inquitudes propos du chemin de fer et promettait des

    problmes de sant majeurs "aux malheureux voyageurs " du chemin de fer, qui

    risquaient la pneumonie la vitesse folle de 40 kilomtres par heure alors quun

    attelage lanait pleine vitesse ne pouvait dpasser les 20 kilomtres par heure.

    Aujourdhui le T.G.V. a pulvris les records de vitesse sans que les passagers

    smeuvent de faire dans la journe laller et le retour entre Paris et Londres ou

    entre Paris et Bruxelles.

  • Eric Vasseur Economie de linnovation Master conomie U.P.J.V.

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    La peur de linnovation, de lincertitude quelle gnre reste une constante au fil

    des poques, dmontrant que linnovation est aussi un processus social par

    lequel se diffuse une invention dont le cheminement savre priori difficile

    prvoir. Au centre du dispositif nous devons examiner avec attention

    lacceptation et lappropriation de linnovation par le premier concern :

    lhomme, car elle est faite pour lui. Des lors lacceptation et lappropriation de

    linnovation passe dabord par le consommateur. Ainsi certaines entreprises

    octroient leur service marketing un droit de vie ou de mort aux innovations de

    produits.

    En effet la consommation et le consommateur constituent la cible que doit

    atteindre linnovation. Il sagit de faire en sorte que le consommateur adopte,

    accepte et sapproprie linnovation, de sorte quelle sintgre dans son quotidien

    selon un processus quasi routinier.

    Lirruption dune innovation dans la vie quotidienne des consommateurs

    provoque un certain nombre de changements qui risquent de bouleverser

    certaines pratiques.

    Cest pourquoi, sil est normal pour lentreprise denvisager linnovation par

    rapport la production et la concurrence sur le march, il lui faut aussi la

    considrer par rapport son utilisateur, le consommateur sous diffrents angles dapproche, technique, conomique, social, psychologique.

    Cette approche pluridisciplinaire constitue le gage dune russite probable.

    Pour tout consommateur, lirruption dune innovation dans son quotidien, doit

    intgrer une logique de cots/avantages.

    Le cot dadoption de celle-ci est infrieur lavantage quelle procure ? La

    rponse cette condition dtermine le succs du processus dassimilation de

    linnovation.

    Du strict point de vue de lutilit, le consommateur doit trs rapidement

    percevoir, si linnovation rpond un nouveau besoin, ou se substitue

    avantageusement lexistant de sorte que lutilit soit avre.

    Dans le cas contraire, le statut de gadget, rduit la porte de linnovation une

    curiosit phmre, un effet de mode.

    A cet effet, la diffusion pendant "les trente glorieuses" "des produits blancs", en

    dautres termes, llectromnager sest avr trs rapide. Certes, cette priode

    correspond une conjonction dun pouvoir dachat croissant, dune production

  • Eric Vasseur Economie de linnovation Master conomie U.P.J.V.

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    de masse rduisant le prix de vente unitaire mais la dmonstration de lutilit de

    la machine laver le linge, ou du rfrigrateur sest avre vidente pour tous.

    La marque amricaine "frigidaire" avait dailleurs russi lassimilation du

    produit rfrigrateur sa marque. Combien dentre nous utilisent encore ce

    vocable pour qualifier le produit, une grande majorit.

    Tant pour la conservation des aliments que pour laver le linge, lutilit

    simposait et en plus sajoutait une amlioration de la qualit de la vie pour son

    utilisateur. Ne plus saler les aliments leur donnait un got retrouv et entre le

    lavoir et les lessiveuses, la pnibilit du lavage du linge savrait annihile.

    Si le cot conomique ncessitait quelques mois dun salaire minimum, il ne

    rendait pas ces innovations inaccessibles au plus grand nombre, au contraire.

    Ds lors, il fallait imposer ces produits dans la sphre domestique, en rvlant

    un contenu social, psychologique et symbolique. Lacceptation de linnovation

    passe aussi par une comprhension et une utilisation des reprsentations sociales

    de lpoque. La prise en compte de ces reprsentations sociales savre

    indispensables pour la russite du processus innovant. Cette prise en compte, ne

    signifie pas, bien sr que nous y adhrions, mais lluder constituerait une erreur

    majeure. A titre dexemple, dans les annes 1950, la division sexuelle du travail

    domestique, conduit des reprsentations sociales de la femme et de lhomme

    spcifique. La reprsentation sociale de la femme qui lemporte est celle de la

    mnagre, qui reste au foyer pour lever ses enfants. La reprsentation sociale

    de lhomme est celle du travailleur qui par son activit professionnelle "gagne

    largent" ncessaire la vie de la famille. Dans ce type de reprsentation sociale

    de la France des annes 1950, Moulinex opte pour une campagne publicitaire o

    le slogan retenu est : "Moulinex libre la femme " et laffiche publicitaire de

    1956 reprsente une mnagre, qui se spare de son tablier pour laisser

    apparatre une tenue soigne et arbore un collier de perles.

    Les produits lectromnagers de cette firme vont donc permettre aux mnagres

    de smanciper relativement de leur condition et de sidentifier larchtype de

    la femme des classes sociales aises.

    Aujourdhui, une telle campagne nest plus envisageable dune part en raison

    dun changement des reprsentations sociales et dautre part cause du

    changement du statut social des produits lectromnagers.

  • Eric Vasseur Economie de linnovation Master conomie U.P.J.V.

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    Le statut quasi magique de ces produits dans les annes 1950, a disparu. Ils ont

    investi la sphre domestique comme lments du confort quotidien faisant partie

    dune routine qui leur confre un statut banal.

    Si nous ne savons pas si Moulinex a libr la femme, nous savons quil a

    conquis la cuisine du foyer. Ces innovations de jadis ont intgr la sphre

    domestique et ont intgr un nouveau systme de signes et de symboles.

    Lorsque la prservation de lenvironnement ou les conomies dnergie

    deviennent de nouvelles proccupations, llectromnager intgre un programme

    "co".

    Lorsque le rythme de la vie professionnelle et personnelle ne permet plus de

    consacrer le temps de prparation de jadis au repas, le four micro ondes

    simpose en facilitant cette vie trpidante. Entre la soupe prparer en pluchant

    les lgumes et celle quil suffit de faire rchauffer, entre les frites dites

    maison et celles congeles, entre la salade quil faut laver pour lui retirer les

    rsidus de terre et celle quil suffit de retirer de son emballage et assaisonner,

    le choix actuel dpend largement du niveau de vie et du mode de vie de notre

    consommateur ou consommatrice. Les innovations ont tenu compte de ce

    nouvel acteur domestique qui bien que matrisant les divers produits

    lectromnagers, ne peut plus ou ne veut plus, prparer la soupe de "grand

    mre", plucher des frites "maison" et laver une salade encore pleine de terre.

    Une nouvelle identit sociale est apparue que la publicit met remarquablement

    en scne.

    Lacceptation dun produit innovant correspond, bien sr, un usage, ancien ou

    nouveau, rsout un problme ou facilite une tche et projette une symbolique en

    phase avec la reprsentation sociale du moment et de la socit concerne, de

    ses utilisateurs.

    Reprenons lexemple du tlphone portable, pour caractriser les technologies

    de linformation. Lacceptation du produit innovant est priori facile

    comprendre. Partout et tout le temps, ce tlphone permet de communiquer. La

    firme Nokia en a fait son slogan "connecting people", relier les gens et a utilis

    uniquement les deux mains du tableau de Michel Ange reprsentant la cration

    de lHomme par Dieu, pour signifier ce lien au travers de ces affiches

    publicitaires.

    Mais ce qui priori devait tre simple, lutilisation dun tlphone sest

    rapidement complexifie cause de la ncessaire interprtation et slection de

    loffre technique des tlphones lis des offres forfaitaires dutilisation

    particulirement obscures sur un march oligopolistique.

  • Eric Vasseur Economie de linnovation Master conomie U.P.J.V.

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    Lutilisation basique recherchera un tlphone pour tlphoner et la rigueur

    pour envoyer des messages (Texto, SMS). La multifonctionnalit des appareils

    transforme le tlphone en rveil, agenda, mini ordinateur pour consulter et

    envoyer des "e-mails", appareil photo numrique, baladeur, radio, camra

    numrique, tlvision et systme de localisation instantane.

    Aprs avoir dcrypt, loffre de loprateur correspondant le mieux son

    utilisation du produit et choisi le "bon" portable, il se rend vite compte qutre

    joignable partout toute heure prsente certains avantages et quelques

    inconvnients.

    En effet, il nest pas rare que le temps consacr la sphre domestique et celui

    de la sphre professionnelle se confondent avec ce petit appareil. Les clients, les

    employeurs peuvent alors investir la sphre prive. De plus, un scnario tel que

    George Orwell dans 1984, lavait envisag, devient tout fait possible, par une

    localisation satellitaire de son porteur : Big brother is watching you

    everywhere. telle pourrait tre la reformulation de la clbre phrase du roman

    mais si ce prtendu grand frre nous regarde partout, mais qui est-

    il aujourdhui ?

    Ds lors, lorsque les tensions sociales et les charges mentales saccroissent,

    lindividu risque de refuser le produit innovant dont les chances dacceptation

    diminuent.

    Lacceptabilit est donc elle aussi soumise lincertitude car nous ne pouvons

    pas prvoir la trajectoire dvolution dun produit innovant, dans la sphre

    sociale.

    Ainsi nous pouvons constater que lacceptation dune innovation repose sur

    diffrents fondements.

    Le premier est sans nul doute lutilit, la rponse apporte par linnovation un

    usage existant ou la cration dun nouveau besoin.

    Dans cette logique dominante conomique et technique, loffre gnre sa

    propre demande. De plus, si linnovation solutionne un problme o facilite un

    mode de vie, loffre est en phase avec la demande.

  • Eric Vasseur Economie de linnovation Master conomie U.P.J.V.

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    Mais si le premier fondement de lacceptation de linnovation nous inscrit dans

    une causalit o loffre cre sa propre demande, la prise en compte de

    lenvironnement social dans lequel linnovation va voluer nous conduit vers un

    second fondement, qui renverse la causalit initiale.

    En effet, la perception individuelle et sociale, linscription sociale conditionnent

    largement le processus de diffusion de linnovation. Le comportement des

    consommateurs face linnovation conditionne alors son succs.

    Les diverses tudes menes par les sociologues, les conomistes et les

    mercaticiens laissent transparatre des catgories de consommateurs la

    rceptivit particulire face linnovation.

    Aux deux extrmes de notre classement, nous trouvons "les pionniers" et les "les

    rfractaires".

    "Les pionniers" sont chronologiquement les premiers adopter linnovation.

    Culturellement lafft de la nouveaut, ils en font un critre de distinction

    sociale, trs rceptifs la mode et ses changements, ils ont le plus souvent le

    pouvoir dachat qui leur permet de payer le prix fort dune innovation en phase

    de lancement ou en faisant de linnovation, un bien suprieur dans leur

    hirarchie des biens, ils sont prts la payer au prix fort. Linnovation devient

    un objet de distinction sociale et une consommation ostentatoire au sens de

    Veblen. Ils sont peu nombreux.

    "Les rfractaires", opposants systmatiques la nouveaut, leur attitude est le

    plus souvent sans rapport avec le cot montaire de linnovation face leur

    pouvoir dachat.

    Mais cette attitude renvoie une prise de position individuelle, psychologique

    de dmarquage social. Ils sont eux aussi, peu nombreux, heureusement pour

    linnovation.

    Ces deux catgories ne sont pas celles qui vont garantir le succs de la diffusion

    et de lacceptation de linnovation car cest le plus grand nombre qui lassure.

    Cette majorit est compose des "suiveurs". Ce groupe nest pas trs homogne

    puisque ces extrmes se positionnent par rapport aux deux groupes prcdents.

    Ainsi, nous avons "les suiveurs dynamiques " trs proches des "pionniers ", ils

    ne possdent pas le pouvoir dachat de ces derniers, mais ds que le prix de

    linnovation amorce une lgre baisse, ils ladoptent. Leurs valeurs sont trs

    proches de celles des pionniers auxquels dailleurs ils sidentifient.

  • Eric Vasseur Economie de linnovation Master conomie U.P.J.V.

    26

    A linverse, nous trouvons "les suiveurs rsigns ", trs proches des rfractaires,

    ils sont le plus souvent contraints de faire le saut technologique et dadopter

    linnovation. La ncessit et lutilit simposent eux. Comme il savre

    impossible de faire autrement, ils se rsignent et acceptent linnovation.

    Le cur de cette catgorie est constitu par ce nous appellerons "les suiveurs

    rceptifs", ils ne se distinguent pas par une recherche systmatique de la

    nouveaut ou par un refus priori de celle-ci, ils attendent de percevoir

    clairement lintrt de linnovation et quune baisse avre du prix de celle-ci,

    pour ladopter.

    Enfin, nous devons mentionner une catgorie trop souvent oublie des tudes,

    "les exclus" de linnovation dont nous devons esprer pour diffrentes raisons

    que le nombre soit le plus faible possible. A linverse des "rfractaires" qui

    refusent linnovation de faon volontaire alors quils pourraient trs bien

    ladopter, "les exclus" subissent leur exclusion. La faiblesse de leur pouvoir

    dachat, leur condition sociale, la faiblesse de leur niveau de diplmes, de

    qualification constituent autant de freins ladoption de linnovation dont ils

    sont dailleurs parfois les victimes.

    Un nombre consquent dexclus de linnovation serait pour celle-ci une vritable

    menace et ferait peser un risque dchec dacceptation non ngligeable.

    Cette segmentation des consommateurs face leur rception de linnovation

    nous permet de diffrencier six catgories de public que nous rsumons ainsi :

    1. Les pionniers

    2. Les suiveurs dynamiques

    3. Les suiveurs rceptifs

    4. Les suiveurs rsigns

    5. Les rfractaires

    6. Les exclus

    Les deux premires catgories constituent les groupes leaders dans le processus

    dacceptation et dappropriation de linnovation par les consommateurs. La

    conqute de la troisime assure linnovation sont succs.

  • Eric Vasseur Economie de linnovation Master conomie U.P.J.V.

    27

    Une fois, le public concern par linnovation repre, il nous faut pour assurer

    son acceptation et envisager ce que nous allons appeler des innovations

    combinatoires contingentes, c'est--dire la capacit dune innovation gnrer

    de probables combinaisons possibles de couplages innovants.

    Reprenant le constat Schumptrien de "grappes dinnovations", une innovation

    narrivant jamais seule, il sagit dici de penser les applications possibles

    drives dune innovation, qui faciliteraient son adoption. Il sagit alors de

    reprer les extensions possibles dune innovation majeure qui combine

    dautres innovations mineures contribuent lassimilation de la premire. Mais

    un usage nest pas le plus souvent prvisible lavance en matire dinnovation.

    Questions d'entrainement autovaluation :

    1) Pourquoi le progrs technique et linnovation posent-ils des problmes

    mthodologiques aux conomistes ?

    2) Faut-il craindre le progrs technique ?

    3) Comment dfinir le chmage technologique ?

    4) Comment le consommateur peroit-il linnovation ?

    5) La consommation de biens innovants est un atout ou un risque ?

    6) Peut-on innover sans inventer ?

    7) Peut-on inventer sans innover ?

    Exemples de sujets de dissertation sur la squence :

    Sujet : Progrs technique et chmage

    Sujet : Pourquoi innover ?

  • Eric Vasseur Economie de linnovation Master conomie U.P.J.V.

    28

    Squence 2 : Linnovation dans la thorie

    conomique classique

    Comme nous le verrons dans la prochaine squence, la contribution de

    J.A. Schumpeter lconomie de linnovation savre fondamentale de part son

    importance et sa place. Elle jette les fondements dune relle intgration du

    progrs technique et de linnovation dans la problmatique conomique. Mais

    avant lavance schumpetrienne, la thorie conomique hsite. De mme quil

    y a pour la science conomique, une priode antrieure Adam Smith et une

    priode postrieure qui diffrent radicalement, lauteur en question ayant par son

    analyse rvolutionn le savoir, nous pouvons dire la mme chose en matire

    dconomie de linnovation, lgard de Schumpeter, il y a un avant et un aprs

    Schumpeter.

    Nous allons donc dans notre expos retenir cette dichotomie, en tudiant dabord

    la thorie conomique antrieure luvre de Schumpeter et sa manire

    dapprhender linnovation, puis la rupture opre par Schumpeter et les

    dveloppements conscutifs cette rupture donnant naissance une vritable

    conomie de linnovation.

    Avant les travaux de Schumpeter, nous ne trouvons pas de thories conomiques

    consacres au rle de linnovation, lorsquelles lenvisagent, il sagit de

    percevoir les effets du progrs technique, effets positifs ou ngatifs qui

    nourrissent optimisme ou pessimisme selon les auteurs, mais pour nombre

    dentre eux, le processus en jeu demeure une nigme.

    Dautres ludent le problme en crant un contexte tel, que par dfinition, le

    progrs technique ne joue aucun rle ou ne peut jouer aucun rle, car neutralis.

    Un progrs technique inexistant a donc des effets neutres.

    Ainsi en postulant la fameuse clause de "toutes classes gales par ailleurs "

    " ceteris paribus ", certains classiques et noclassiques, ancrent leur

    dmonstration dans un environnement o le progrs technique par ses effets ne

    perturbe pas le raisonnement.

    De mme, raisonner court terme prsente pour certains conomistes, un certain

    confort puisquils pensent ainsi saffranchir des innovations.

    Or il est vrai quun raisonnement long terme en conomie na gure plus de

    fiabilit que la prvision de lavenir par la cartomancie.

  • Eric Vasseur Economie de linnovation Master conomie U.P.J.V.

    29

    Lorsque lanalyse montariste postula la stabilit long terme de la vitesse de

    circulation de la monnaie, cela lui valut la fameuse remarque de John Maynard

    Keynes, " long terme, nous serons tous morts ".

    Sil est fort probable que leffet destructeur du progrs technique sur lemploi

    soit annul long terme, il nen demeure pas moins qu court terme, cet effet

    soit irrmdiable alimentant le chmage technologique.

    Ainsi, il devient facile de comprendre, la gne, le malaise et lincertitude

    auxquelles nombre dconomistes fondateurs de la science conomique, ont du

    faire face lorsquils envisageaient le rle du progrs technique dans leurs

    analyses.

    Apprhender le progrs technique et linnovation dans une analyse conomique,

    revient intgrer au mieux une transformation au pire un bouleversement qui

    portent sur des produits, des services, des moyens de productions, des mthodes

    de production, de commercialisation, des organisations de travail, des marchs

    et des structures de lconomie.

    Comment ne pas tre pris de vertige face lampleur de la tche ?

    Comment ne pas cder loptimisme dun progrs librateur ou au pessimisme

    dun progrs destructeur ?

    Trs vite, chacun exprimera un avis plutt optimiste ou pessimiste sur les effets

    prvisibles des innovations. En effet, laccroissement de lefficacit productive

    dun secteur, dune industrie ne sopre pas de faon neutre tant sur le plan

    quantitatif que sur le plan qualitatif.

    Produire plus avec moins de facteurs productifs et ainsi raliser des conomies

    en nombre hommes et de machines constitue leffet immdiat du progrs

    technique.

    Ces combinaisons productives conomes en facteurs de productions en matires

    premires, en nergie provoquant des effets de substitution aux effets

    immdiatement perceptibles, tant sur les cots, les prix et les salaires.

    Produire mieux avec des facteurs productifs dont lefficacit na cess de crotre

    au fil du temps. Une main duvre de plus en plus qualifie, exprimente,

    diplme sallie en parfaite complmentarit avec un appareil productif de plus

    en plus sophistiqu, compliqu et productif.

  • Eric Vasseur Economie de linnovation Master conomie U.P.J.V.

    30

    La mutation de lagriculture illustre parfaitement cette rvolution technologique

    continue.

    Lagriculteur du XIXme sicle, avait appris lire crire, compter grce aux

    hussards noirs de la Rpublique, instituteurs et institutrices qui lui avaient

    permis lobtention du brevet ou au XXme sicle du certificat dtude.

    Mais cest de son pre et de son grand pre quil avait appris, humer la terre

    pour savoir si lanne en cours serait favorable la rcolte. Il entretenait avec

    ses chevaux de traits, un lien affectif, il tait ses fidles compagnons de labeur

    dont il sinterdisait den manger la chair.

    Lagriculteur de la fin du XXme sicle, du dbut XXIme sicle, a valid bon

    nombre de diplmes qui font de lui un rudit face son anctre, entre le

    baccalaurat et le brevet de technicien suprieur agricole voire mme un

    diplme dingnieur agricole.

    Pour savoir quel pandage dengrais selon les surfaces, il doit pratiquer, il

    consulte son micro-ordinateur portable, via une analyse satellitaire, qui lui donne

    la stricte consommation raliser pour optimiser sa rcolte.

    La terre a toujours la mme odeur, mais le calcul informatique a remplac

    lodorat.

    Le tracteur lui-mme est un vritable bijou de technologies, quip de la

    climatisation.

    Ces deux hommes pratiquent tous deux le mme mtier et sans doute cultivent-

    ils la mme terre. Mais sils ont cela en commun, leur attachement et leur amour

    dun mtier, le mtier quil pratique sest mtamorphos comme leur

    environnement.

    Pour excuter et conserver le mtier de son aeul, il a fallu pour son descendant

    non seulement se former mais aussi intgrer tous les changements intervenus. La

    nature mme du mtier sest mtamorphose mais il sagit toujours de cultiver la

    terre.

    Les innovations ont donc modifi lefficacit productive de lagriculteur sur le

    plan quantitatif et sur le plan qualitatif. Mais combien nont pas pu ou su

    intgrer ces changements ?

  • Eric Vasseur Economie de linnovation Master conomie U.P.J.V.

    31

    Face aux dimensions polymorphiques du progrs technique, aux rels problmes

    de conceptualisation, voyons maintenant comment le courant des conomistes

    classiques la peru.

    Face la multiplicit de dfinitions de lconomie classique, nous considrons

    pour notre part quelle commence avec Adam Smith et sachve avec Marx sans

    lintgrer, car comme chacun sait Marx ne peut tre le dernier des classiques

    puisquil est le premier des marxistes.

    La thorie classique face lnigme de linnovation

    Sil est toujours facile dadresser des critiques rtrospectives aux auteurs

    au sujet des insuffisances de leurs analyses ou de leur incapacit percevoir tels

    ou tels phnomnes, ce type de critiques prendrait propos de linnovation un

    caractre anachronique.

    Nombre dlments expliquent le relatif mutisme des classiques ce sujet.

    Lconomie politique et la sphre des techniques relvent de deux champs

    analytiques priori, indpendants expliquant leur dichotomie.

    Le progrs technique reste un concept extrieur aux champs de lanalyse

    conomique, voire tranger ou mme subalterne.

    La position de Lionel Robbins dans son Essai sur la Nature et la Signification de

    la Science Economique rsume notre avis, la position de la plupart des

    conomistes sur le sujet :

    "La technique comme telle nintresse pas les conomistes ".

    Ainsi la thorie classique va considrer la technique comme une donne

    intgrer parmi les dautres.

    De plus, chaque auteur traite une problmatique propre o le rle des techniques

    apparat le plus souvent de faon priphrique, lorsquil apparat.

    A cela sajoute la capacit des outils analytiques percevoir et saisir le rel.

    Observer les plantes avec des lunettes de vue est chose faisable mais le degr

    de prcision nquivaudra jamais celui du priscope, encore faut-il que nous en

    disposions.

  • Eric Vasseur Economie de linnovation Master conomie U.P.J.V.

    32

    Les classiques travaillent sur des problmatiques propres avec les outils de

    lpoque. Mais si linnovation et le progrs technique ne constituent pas le sujet

    central de leurs analyses, le points de contact entre la science conomique et la

    sphre des techniques existent et sont trs vite perus dfaut dtre traits.

    Ainsi le rle de linnovation sur la production, lorganisation de la production, la

    productivit des facteurs de production, lemploi tant sur le plan quantitatif que

    qualitatif, la rpartition, est envisage.

    Prsenter le progrs technique comme exogne ne conduit pas pour autant

    luder ses effets. La thorie conomique de lpoque en fonction de ltat des

    savoirs ne peut pour linstant, les prendre en compte et ne peut ou na pas

    expliquer le progrs technique.

    A. Adam Smith et linnovation Avec la publication en 1776, de La Richesse des Nations, Adam Smith

    rvolutionne la science conomique. Toutefois, au sujet du progrs technique et

    de linnovation, louvrage reste muet sur les rvolutions en cours, rvolution

    agricole, rvolution des transports, rvolution des techniques.

    Pouvons nous pour autant en dduire que Smith navait pas conscience de vivre

    une poque de bouleversements conomiques, politiques, philosophiques,

    sociaux, techniques ?

    Loin dtre indiffrent tous ces changements puisquil apportait lui aussi sa

    contribution cette re, Smith ne pouvait percevoir les effets venir de la

    rvolution industrielle britannique en cours.

    Si la plupart des brevets dinvention ont t dposs avant 1776, les innovations

    apparatront la fin de la dcennie 1780, dbut 1790, ce qui explique son relatif

    mutisme.

    De plus, nombre de ses contemporains ne percevaient pas ce qui se passait,

    dautres sextasiaient devant les "progrs des arts mcaniques ", dautres les

    redoutaient et comme face toutes priodes de mtamorphoses, la plupart des

    individus restaient aveugles ou myopes, incapables de percevoir les implications

    des bouleversements en cours.

    Ninstruisons pas un faux procs lgard de Smith propos de linnovation,

    car au moment o il rdige la Richesse des Nations, la rvolution industrielle

  • Eric Vasseur Economie de linnovation Master conomie U.P.J.V.

    33

    britannique est en gestation mais il dveloppe des thses qui vont concourir

    son succs.

    En faisant du travail, lorigine et la cause de la richesse dune nation, Smith

    montre les garements mercantilistes et physiocratiques. Le travail produit la

    richesse de la nation, par lagriculture, lindustrie et le commerce. Aucun de ces

    secteurs ne peut sarroger la primaut ou lunicit de la cration de richesses.

    La spcialisation des individus dans lactivit productive o ils savrent les plus

    talentueux donc les plus productifs contribuera accrotre la richesse de la

    nation. La division du travail va donc accrotre "la puissance productive du

    travail et crer labondance, "lopulence gnrale".

    En optant pour lactivit productive o il est le plus talentueux, chaque agent

    conomique, va produire plus et bien. En cela, il peut voire son habilet

    productive accrue par une meilleure formation finance par lEtat et par les

    machines. Ce rsultat apparat comme le rsultat des changes de points de vue

    quil partage lors de ses discussions avec les physiocrates, notamment Quesnay

    et Turgot.

    Lexemple clbre de la manufacture dpingles est dailleurs directement

    emprunt lencyclopdie de Diderot et dAlembert, par Smith pour montrer

    comment la division du travail dune pingle en dix huit oprations distinctes

    permet dobtenir une production au moins 240 fois suprieur.

    Ainsi Smith crit :

    "Cette grande augmentation dans la quantit douvrage quun

    mme nombre de bras est en tat de fournir, en consquence de

    la division du travail, est due trois circonstances

    diffrents :

    - premirement, un accroissement dhabilet, chaque ouvrier

    individuellement;

    - deuximement, lpargne de temps qui se perd ordinairement

    quand on passe dune espce douvrage une autre ;

    - et troisimement enfin, linvention dun grand nombre de

    machines qui facilitent et abrgent le travail et qui

    permettent un homme de remplir la tche de plusieurs. "

    Richesse des Nations, Livre I, chapitre I

  • Eric Vasseur Economie de linnovation Master conomie U.P.J.V.

    34

    Peu aprs, il ajoute :

    " Tout le monde sent combien lemploi de machines propres un

    ouvrage abrge et facilite le travail. Il est inutile den

    chercher des exemples. "

    Richesse des Nations, Livre I, chapitre I

    Pour Smith, la division du travail en focalisant le travail sur un seul objet savre

    propice la dcouverte de nouveau procde de fabrications plus efficaces, il

    indique dailleurs :

    "On trouvera bientt la mthode la plus courte et la plus

    facile de remplir sa tche particulire ".

    Richesse des Nations, Livre I, chapitre I

    Linnovation perue par Smith porte ici sur les mthodes de production. Il sagit

    daccrotre lefficacit productive du travail en rduisant la pnibilit de la tche,

    "spargner de la peine ". La machine libre lhomme, en lui facilitant son

    travail, en lui donnant plus de temps pour se consacrer de nouvelles tches.

    Ces innovations proviennent des "inventions de simples ouvriers ", mieux

    mme de trouver des solutions leurs problmes. Mais conscient du processus

    dindustrialisation, Smith fait valoir que le processus dinnovation, en raison de

    lintensification de la division du travail, devient "lobjet dune profession

    particulire " quil nomme "savants " ou "thoriciens ". Leur fonction consiste

    accrotre lefficacit productive en accroissant lhabilit et en pargnant du

    temps au travail. Par cette complmentarit du travail, la richesse de la nation

    augmente en quantit et en varit.

  • Eric Vasseur Economie de linnovation Master conomie U.P.J.V.

    35

    B. Hsitations et tergiversations ricardiennes propos de linnovation.

    Deux conomistes ont rvl limportance des crits de Ricardo propos du

    progrs technique et de linnovation, il sagit de Hayek, qui en mai 1942 publie

    "leffet Ricardo ", economica et Hicks, en 1969 dans "Une thorie de lHistoire

    Economique ".

    Il sagit pour Ricardo denvisager limpact de lintroduction des innovations

    techniques sur les lois qui gouvernent la rpartition du revenu entre le profit

    pour le capital, le salaire pour le travail et la rente pour la terre, dans un systme

    conomique fondamentalement dtermin par le jeu de forces tendant vers

    lquilibre et assurant une prquation de la rmunration des facteurs de

    production.

    La position ricardienne sur le sujet semble hsitante, il tergiverse et sa volte face

    dconcerte.

    En effet, sa pense sur le sujet a considrablement volu au point quil ajoute

    dans la troisime dition de ses Principes, en 1821, un chapitre intitul "Des

    Machines "quil dbute ainsi :

    "Dans ce chapitre, je propose dexaminer linfluence des

    machines sur les intrts des diffrentes classes de la

    socit, sujet trs important qui semble mavoir jamais tre

    approfondi de faon satisfaisante. Je me sens dautant plus

    oblig dexposer mon avis sur la question quil sest

    considrablement modifi la suite de mes rflexions et bien

    que je ne pense pas avoir publi quoi que ce soit sur les

    machines quil me faille aujourdhui retirer, jai toutefois,

    par dautres moyens apport mon soutien des doctrines que je

    sais aujourdhui errones, Il est donc de mon devoir de

    soumettre examen mon point de vue actuel, et les raisons qui

    my ont amenes ".

    "Les Principes "

    Lors de la premire dition des Principes, Ricardo envisage le rle de la

    technologie dans lagriculture, en ces termes :

    " Mais, il existe deux sortes damliorations en

    agriculture : celles qui augmentent les facults productives

    de la terre et celles qui, par le perfectionnement des

    machines, nous permettent dobtenir le mme produit avec moins

  • Eric Vasseur Economie de linnovation Master conomie U.P.J.V.

    36

    de travail. Toutes deux entranent une baisse du prix des

    produits bruts, toutes deux modifient la rente, mais pas dans

    les mmes proportions ".

    "Les Principes "

    Limpact mis jour par Ricardo, de lintroduction des innovations porte sur la

    rente.

    A court terme, les innovations en conomisant la terre par une augmentation de

    la production des terres, notamment par lutilisation de meilleurs engrais,

    conduisent rduire le nombre de terre mis en culture et par consquent

    rduire le montant de la rente prcdemment vers.

    Il apparat alors normal que les propritaires fonciers ne montrent pas un grand

    empressement adapter des amliorations qui rduisent le montant de la part de

    leur revenu.

    Linnovation agricole en conomisant la terre rduit la rente. Mais la baisse des

    prix conscutive ladoption des innovations profitera la collectivit toute

    entire.

    La baisse des prix du bl stimulera la croissance dmographique par

    laccroissement du pouvoir dachat des salaires ncessitant alors la mise en

    culture de nouvelles terres entranant un accroissement de la rente.

    La baisse de la rente due aux innovations savre donc temporaire.

    Reste toujours en suspens, le rle des amliorations qui conomisent le travail.

    Malthus sinquite des inconvnients de la mcanisation pour les salaris alors

    que Ricardo persiste croire que "la collectivit ne peut quen bnficier mme si lindividu en ptit ". Dans la troisime dition des Principes, la pense ricardienne a sensiblement

    volu sur le sujet. Dans lavertissement de la troisime dition, rdige le 26

    mars 1821, il en informe son lecteur ainsi :

    "Jai galement introduit un nouveau chapitre sur les

    Machines et sur les effets de leur perfectionnement sur les

    intrts des diffrentes classes de la nation "

    "Les Principes "

  • Eric Vasseur Economie de linnovation Master conomie U.P.J.V.

    37

    Il reconnat explicitement ne pas avoir immdiatement peru les

    bouleversements en cours car non seulement les machines vont modifier la

    rpartition du revenu entre les classes mais aussi dessiner une nouvelle

    conomie et une nouvelle socit.

    Son changement dopinion porte sur le rle des machines pour la classe des

    travailleurs alors que pour les autres classes, il maintient sa position prcdente.

    Comme il le fait valoir les principaux et uniques perdants de lintroduction des

    innovations dans le processus productif sont les ouvriers, qui vont subir une

    baisse de leur revenu et risque de perdre leur emploi.

    Il indique :

    "Mais je suis dsormais convaincu que la substitution des

    machines au travail porte souvent atteinte aux intrts de la

    classe des travailleurs ".

    "Les Principes "

    En conomisant des heures de travail, les machines privent une partie de la

    classe ouvrire de son salaire, elles rendent le travail abondant et gnre un

    chmage que nous pouvons qualifier de technologique.

    Il annonce la situation conscutive la substitution capital- travail ainsi :

    "La demande de travail diminuera ncessairement, la

    population deviendra excessive et les classes laborieuses se

    trouveront dans une situation de dtresse et de pauvret.()

    Tout ce que jentends montrer, cest que la dcouverte et

    lutilisation des machines peut saccompagner dune

    diminution du produit brut, la situation sera prjudiciable

    la classe laborieuse, certains travailleurs perdront leurs

    emploi et la population deviendra excessive par rapport au

    fonds destin lemployer ".

    "Les Principes "

    Les machines modifient alors dramatiquement la rpartition du revenu et de

    lemploi, au dtriment de la classe ouvrire.

    Le remplacement des hommes par les machines instaure une concurrence entre

    la force humaine et la force mcanique.

  • Eric Vasseur Economie de linnovation Master conomie U.P.J.V.

    38

    Ricardo nonce alors ce que Hayek va appeler leffet Ricardo :

    "A chaque accroissement du capital et de la population,

    les prix de la nourriture augmentera gnralement en raison de

    sa plus grande difficult de production. La hausse du prix de

    la nourriture entranera une augmentation des salaires et

    chaque augmentation de salaire aura tendance diriger une

    part toujours croissante du capital pargn vers lemploi de

    machines. Les machines et le travail sont en perptuelle

    concurrence et bien souvent les machines ne sont employes que

    lorsque le prix du travail commence augmenter. "

    "Les Principes "

    Face laugmentation des salaires, lintrt des capitalistes consiste remplacer

    la main-duvre par les machines. Hayek qualifiera deffet Ricardo, leffet selon

    lequel les hausses de salaires rduisent la rentabilit du processus de production

    en proportion inverse de la place quoccupe le capital parmi les facteurs de

    production.

    Toute augmentation des salaires en valorisant le facteur travail dvalorise le

    facteur capital. Pour rtablir la rentabilit du capital, la tentation est alors forte

    de diminuer le travail en accroissant le capital.

    Mme si Ricardo nest pas oppos lemploi des machines et dconseille tout

    Etat den entraver lemploi, il est vident quelles chassent certains de lemploi

    et diminuent leur pouvoir dachat. Il mise sur le fait que des crations demplois

    sopreront dune part pour la cration et la production des nouvelles machines

    et dautre part quil y aura des transferts de main-duvre de secteurs de

    lconomie vers dautres secteurs.

    Les machines terme, redessineront lconomie et la socit.

  • Eric Vasseur Economie de linnovation Master conomie U.P.J.V.

    39

    C. Hsitations et embarras des classiques propos de linnovation.

    Les hsitations et les tergiversations ricardiennes propos de linnovation

    caractrise un embarras plus gnral, partag par les auteurs classiques propos

    de la neutralit du progrs technique.

    Cette neutralit du progrs technique et de linnovation sapprcie par rapport

    la rpartition du revenu et par rapport lemploi du travail et du capital.

    Si les rapports entre capital et travail restent inchangs et si la rpartition des

    revenus entre salaire et profit reste identique, malgr lintroduction des

    innovations, alors au niveau global, c'est--dire macroconomique, il y a

    neutralit, mme si sur le plan individuel, micro conomique sont intervenues

    des transformations.

    Au cur du dbat, se trouve ladhsion la thse de la compensation,

    compensation entre les emplois cres et les emplois dtruits, la compensation

    entre les gains et les pertes.

    Si les soldes au niveau global sont nuls, les pertes sont neutralises par les gains,

    le progrs technique est neutre, si tel nest pas le cas, il est non neutre.

    Ricardo initie la thse de la compensation et du transfert de la main-duvre des

    secteurs sinistrs par les innovations vers les secteurs nouvellement crs par ces

    mmes innovations. De nouveaux emplois naissent de la croissance issue des

    innovations.

    Malthus, J.S. Mill, Say partagent avec quelques nuances ce point de vue et

    initient une approche optimiste propos du progrs technique.

    A loppos, dautres auteurs classiques contestent cet optimiste et propagent une

    vision pessimiste, en indiquant que le processus de substitution capital-travail

    est loin dtre neutre.

    Le remplacement des hommes par les machines, provoque non seulement du

    sous-emploi pour la main duvre, gnre un chmage technologique, structurel

    pour lconomie. En effet, la nature des emplois crs diffre de celle des

    emplois dtruits, de sorte que le transfert de la main-duvre licencie vers les

    secteurs qui embauchent, savre impossible.

  • Eric Vasseur Economie de linnovation Master conomie U.P.J.V.

    40

    Les technologies utilises exigent une comptence en qualifications,

    expriences, formations que tous ne possdent pas. La compensation devient

    alors impossible.

    Ce pessimisme est partag par les philosophes sociaux et les conomistes tels

    Sismondi, Fourrier, Owen, Proudhon. Dailleurs, Proudhon dnonce le double

    aspect du machinisme, bienfaisant et malfaisant :

    "Les machines nous promettaient un surcrot de richesses,

    elles ont tenu parole mais nous ont dot dun surcrot de

    misre : lesclavage ".

    La position de Sismondi traduit cet embarras en indiquant :

    "Tout nest pas pour le mieux dans le monde de la libre

    concurrence et de la production illimite ".

    Pour illustrer son propos, il reprend lhistoire de Gandalin, lapprenti sorcier qui

    parvient transformer un manche balai en porteur deau, quil dut labattre la

    hache ensuite. Un accroissement non matris dbouche sur une surproduction et

    une crise.

    La seule solution serait que le machinisme puisse provoquer salaire gal une

    rduction de la journe de travail, selon Sismondi, opinion galement partage

    par Ricardo.

    Sur le sujet, la position expose par Bastiat prsente le dilemme de lanalyse

    classique lorsquelle envisage la relation entre lemploi et linnovation, ainsi il

    crit dans un texte, intitul "Midi quatorze heures " :

    "- Quune machine ne tue pas le travail, mais le laisse

    disponible, ce qui est bien diffrent, car un travail

    tu, comme lorsque lon coupe un bras un homme est une

    perte, et un travail rendu disponible comme si lon nous

    gratifiait dun troisime bras, est un profit. (..)

    - Cependant vous ne pouvez pas nier que, dans ltat

    social, une nouvelle machine ne laisse des bras sans ouvrage.

    Momentanment certains bras, jen conviens : mais lensemble

    du travail, je le nie. Ce qui produit lillusion, cest ceci :

    on omet de voir que la machine ne peut mettre une certaine

    quantit de travail en disponibilit, sans mettre aussi en

    disponibilit une quantit correspondante de rmunration ".

  • Eric Vasseur Economie de linnovation Master conomie U.P.J.V.

    41

    D. Marx : linnovation comme moyen au service de lexploitation.

    Pour Marx, le progrs technique et linnovation doivent priori permettre

    damliorer le bientre de lhumanit mais dans le mode de production

    capitaliste, leur usage contribue renforcer les rapports dexploitation.

    Dans un mode de production capitaliste, la machine aline le travail alors que

    dans un autre mode de production, elle pourrait le librer.

    Comme il lcrit :

    "La machine est innocente des misres quelle entrane ".

    Marx reprend lapproche ricardienne de la concurrence acharne entre la

    machine et louvrier mais rejette les vues optimistes de la compensation.

    Linnovation est avant tout un moyen qui permet dconomiser de la main-

    duvre, daccrotre sa productivit et sa plus-value. Alors que la manufacture

    dcrite par Smith, louvrier utilise ses outils, lusine, il est au service de la

    machine qui lui impose un rythme de travail.

    La plus-value augmente. Avec lintensification du travail par laccroissement

    des cadences, cest la plus value relative qui augmente. Avec la prolongation des

    journes de travail, cest la plus value absolue qui augmente.

    Comme la machine rend superflu la force musculaire, il devient possible

    dutiliser le travail des femmes et des enfants et dtendre lexploitation de la

    force de travail en la rendant encore plus abondante donc bon march.

    Linnovation est utilise par les capitalistes de sorte accrotre lexploitation, le

    surtravail et la plus value.

    De plus, la tentation de remplacer les hommes par les machines, entrane une

    augmentation de larme industrielle de rserve. Tous les chmeurs, maintenus

    volontairement au chmage par les capitalistes constituent une force de pression

    et un moyen de chantage lemploi. Ainsi les capitalistes imposent leurs

    conditions de travail et de rmunration.

    Mais cette logique a ses limites, car le profit et la plus value proviennent de

    lexploitation de la force de travail.

  • Eric Vasseur Economie de linnovation Master conomie U.P.J.V.

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    Un systme capitaliste qui chasserait lhomme, se condamnerait

    lautodestruction, thse expose avec la baisse tendancielle du taux de profit.

    Mais comme Marx lexpose dans les trois volumes