Crubezy - Capacités Cognitives Naissance Ecriture

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  • Archo-Nil n011 - 2001

    Capacits cognitives, reprsentations visuelles du message et naissance de l'criture en Egypte

    Eric CRUBEZY

    Rsum

    Pour cetiains gyptologues ou linguistes l'criture serait appame btusquement en Egypte. Pour des chercheurs relevant des neurosciences elle aurait certainement t prcde d'une phase de maturation car c'est une volution cognitive majeure de l'homme. Nous avons test cette derni-re hypothse dans le cadre de l'tude de la ncropole prdynastique d'Adama. Il apparat que de nombreuses offrandes et la faon dont elles taient mises en place aux cts du cadavre renvoient directement aux donnes biologiques (ge, sexe, pathologie) et culturelles (mobilier hautement symbolique) du dfunt. Elles permettent de soupomter une pense analytique patiicnlirement aiguise dans deux domaines celui de l'lite et celui du portrait. Le passage du pOlirait aux ido-grammes semble se placer dans une volution linaire; les phonogrammes seraient appatus dans le devoir de prcision du portrait au nom propre, cristallis par le pouvoir royal et le pharaon.

    * UMR 8 555 du CNRS - Universit Paul Sabatier, Toulouse

    Archo-Nii n"11 - 2001 ERIC CRUBEZY 5

  • Archo-Ni/ n011 - 2001

    Capacits cognitives, reprsentations visuelles du message et naissance de l'criture en Egypte Eric CRUBEZY

    Introduction

    Vers la fin du IVe millnaire avant J.-C., l'criture apparat en Egypte. Restreinte initialement de courtes notations, elle va se dvelopper mais il faut attendre la Ve dynastie au cours du Ille millnaire avant J.-C., pour qu'apparaissent de vritables enchanements avec des relations prdicatives explicites et des phrases complexes. En quelques sicles, le nombre d'informa-tions encodes symboliquement est devenu trs consquent passant de quelques notations br-ves de vritables uvres littraires: (i) Certains considraient qu'elle tait soudaine, qu'elle s'tait dveloppe "spontanment" (Desroches-Noblecourt, 1982) d'un seul coup, "sans tton-nements prliminaires" (Amiet, 1982) et que les Egyptiens avaient peut-tre mis au point leur propre systme d'criture sous l'influx de stimulus extrieurs, sumrien notamment (Diamond, 2000) ; (ii) d'autres (in Donald, 1999), considrant que l'criture relve d'une volution cogni-tive de l'homme, pensaient qu'elle avait d connatre une longue tape de maturation. En effet, en dehors de toute hypothse sur l'volution cognitive chez Homo sapiens sapiens, l'criture correspond une invention visuosymbolique mettant en jeu un type de mmoire qui n'existait pas avant elle, ou du moins qui n'tait pas dvelopp ce point: la mmoire externe (Donald, 1999). Cette mmoire externe ne permet pas seulement de changer le mode de la cOlmnunica-tion entre hommes, elle transforme fondamentalement "la propre qualit de ses messages, la faon de les voir et de les recevoir, la manire de penser" (Bottro, 1982).

    L'criture, cette nouvelle manire de penser (Bottro, 1982) ou ce changement d'architecture crbrale (Donald, 1999) permit un nouveau type d'activit intellectuelle de se dvelopper fond sur l'analyse, l'abstraction, la dduction (Bottro, 1982). Face cette constatation, deux questions se posent: comment et pourquoi en est-on arriv l'invention de l'criture? Cela revient en fait "retourner" l'argumentation de J.Bottro et suivre l'hypothse de M. Donald (1999) : pour inventer l'criture, il fallait que l'activit intellectuelle fonde notamment sur l'abstraction et la dduction se soit mise en place avant elle. Une fois, ces structures en place, une impulsion forte aurait pu amener l'invention en question. Si le telme "forte" est retenu c'est que tout porte croire que le changement d'architecture crbrale s'est certainement produit plusieurs fois dans l'histoire des civilisations mais que rares furent celles o il dboucha sur l'invention de l'criture.

    Des dcouvertes rcentes (Crubzy 1999, Crubzy et a1.,sp) nous permettent de suggrer que l'encodage visuosymbolique tait trs ancien en Egypte et que ds le dbut de Nagada II il int-ressait le domaine funraire, celui des lites notamment. Cet encodage dboucha sur des logos dgags du dessin qui dmontrent que le problme de l'criture en Egypte fut de passer des logo grammes l'criture phontique. Ces donnes, qui permettent de mieux saisir comment on arriva l'criture, confrontes aux travaux de Vernus (1993) sur l'importance du pouvoir royal, qui pounait correspondre la fameuse "impulsion forte" signale plus haut, pelmettent d'a-border la question du pourquoi.

    6 Capacits cognitives,

    reprsentations visuelles du message et naissance de l'criture en Egypte

  • Capacits cognitives, reprsentations visuelles du message et naissance de l'criture en Egypte Eric CRUBEZY

    Nous prsenterons successivement quelques donnes rcentes sur les capacits cognitives et la mmoire externe, nous reprendrons ensuite les dcouvertes rcentes sur l'encodage visuosym-bolique et l'abstraction, nous terminerons enfin sur le pourquoi de l'criture.

    Archo-Nii n'11 - 2001 ERIC CRUBEZY 7

  • Ecriture et mmoire externe

    Pour l'homme du XXle sicle, l'criture est une succession de signes ordonns, disposs suivant une syntaxe palticulire, qui livre sans ambigut - au moins au premier degr-un message. Deux types d'critures sont tra-ditionnellement reconnus, celle par ido-gramme et celle par phonogrannne, les deux tant parfois mls. Tandis que les cultures orales reposent largement sur la mmoire biologique des sujets, l'invention de l'image, des symboles, des idogrammes puis de l'-criture a entran le dplacement de l'effOit de mmoire vers la reconnaissance, le dchiffrage et l'interprtation du stock sym-bolique externe. Selon certains (Donald, 1999) l'architecture crbrale a du changer de faon radicale. Ce changement "d'aJ'chi-tecture" ne relve pas de l'anatomie macro-scopique, les anctres des prdynastiques avaient les capacits d'crire et de lire, il relve plutt de l'organisation crbrale physiologique qui est capable d'adaptations remarquables. Les rcentes expriences d'imagerie mdi-cale suggrent les capacits d'adaptation crbrales en termes d'adaptation face aux encodages de signes. Par exemple, la fonc-tion linguistique chez les sourds utilisant le langage des signes prend place dans des rgions tendues du cerveau, voire dans le cortex visuel sensoriel (Kennedy et Dehay, 2001) et que l'activit de l'hmisphre droit chez eux n'est pas due l'absence de l'ouie mais une adaptation l'acquisition du lan-gage des signes. Autre exemple des rapports complexes entre l'criture, la lecture et l'en-codage des sons : les dcouvertes rcentes sur la dyslexie. Une lecture lente et entache d'erreurs est l'un des symptmes les plus fr-quents de la dyslexie. Elle varie d'un pays l'autre. Jusque dans les annes 1990 elle tait interprte comme la consquence de difficults psychologiques au sein de la famille et/ou avec les enseignants. En fait, les tudes par camras de positron (qui per-mettent d'tudier l'activit crbrale en temps rel) ont montr que chez les sujets dylexiques une zone du lobe temporal gau-

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    che est moins active que chez des sujets non-dyslexiques. Dans cette zone, le codage visuel est transform en codage auditif, l'in-formation sur la forme des lettres lues est transforme en une information phonolo-gique, un son. La lsion rsulterait d'une perturbation de la migration des neurones lors de la formation du cerveau. Les dispari-ts entre pays dpendraient en fait de la dif-ficult de la langue. En franais et en anglais un mme son peut tre reprsent par plu-sieurs combinaisons de lettres (le son 0 peut s'crire, 0, eau, au par exemple) en franais 11 0 graphmes reprsentent 35 phonmes, et les sujets doivent donc avoir dans leur mmoire long terme un dictionnaire de mots, alors qu'en espagnol ou en italien il y a autant e phonmes que de graphmes. De ce fait, dans ces deux pays la dyslexie ne se manifeste que par un ralentissement de la lecture et par des dformations des mots lus, comme en France.

    Les capacits d'adaptation et d'inventivit humaines sont telles que l'invention de l'-criture en un point donn du monde a trs bien pu tre soudaine, pourvue qu'elle ait dj exist ailleurs et qu'un sujet ait compris tout ce qu'elle pouvait apporter. Dans ce domaine, l'exemple le plus saisissant est celui du syllabaire labor dans l'Arkansas autour de 1820 par un indien Cherokke du nom de Sequoyah (Klausner, 1993; Diamond, 1999). Ayant ralis l'intrt de l'criture pour l'avoir vu chez les europens, mais ne sachant ni lire ni crire l'anglais et ayant des alphabets qu'il ne pouvait com-prendre, il inventa pour fixer la langue des siens un syllabaire de faon totalement ind-pendante. Cet exemple est le mieux attest d'criture ne de la diffusion des ides ; il dmontre (Diamond, 1999) que les recher-ches sur l'anciennet du Sumrien ou de l'Egyptien ne sont pas dnue de sens, l'une d'entre elles ayant trs bien pu tre l'origi-ne de l'autre.

    Pour terminer ces quelques exemples desti-ns souligner la complexit des origines de la cognition dans ce domaine, je citerai les

    Capacits cognitives, reprsentations visuelles du message

    et naissance de l'criture en Egypte

  • travaux de Tsunoda (1996) sur le cerveau du japonais. En effet, en japonais, comme en gyptien ancien, il y a des idogrammes et des signes phontiques. Les travaux et confirms par des observations effectues sur des sujets de ce pays souffrant d'aphasie (ayant perdu la parole), ont montr que les idogrammes sont essentiellement traits par le cerveau droit alors que les phono-granmles le sont par le gauche. Des exp-riences du mme type menes sur des chi-nois font aussi apparatre la supriorit de l'hmisphre droit dans le traitement des logogrammes. Ces observations sont coh-rentes avec le mode de spcialisation hmisphrique reconnu aujourd'hui ; l'h-misphre droit semble assurer essentielle-ment la perception globale d'un sens et l'h-misphre gauche semble interv