Chestov - L'Oeuvre de Dostoievski

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L'Oeuvre de Dostoevski

Lon Chestov( )

1866 1938

LUVRE DE DOSTOEVSKI

1937

Srie de cinq confrences diffuses sur Radio-Paris entre le 3 avril et le 1er mai 1937; texte publi dans les Cahiers de Radio-Paris, n 5, 15 mai 1937.

TABLE3I

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I

Dans la littrature russe, et mme dans la littrature mondiale luvre de Dostoevski compte certainement parmi les plus remarquables et aussi parmi les plus difficiles pntrer. Elle est non seulement insaisissable, mais encore angoissante. Mikhailovski, un des critiques russes les plus renomms de la fin du sicle dernier, intitulait un article sur Dostoevski quil crivit en 1881, cest dire immdiatement aprs la mort du grand crivain Un talent cruel. Cette dfinition de Mikhailovski recle une grande vrit, dailleurs purement extrieure: Dostoevski, ou plutt ses crits sont empreints dune cruaut imptueuse, sans limites. Aussi bien de son vivant quaprs sa mort, cette cruaut cartait et carte encore de nombreux lecteurs de ses uvres.

Pourtant, sous ce rapport, Dostoevski nest pas une exception. Le dix-neuvime sicle nous a donn deux autres crivains qui furent appels jouer un rle de premire importance dans lhistoire de la pense europenne Kierkegaard et Nietzsche, et dont nous pourrions galement dire quils sont des talents cruels, Kierkegaard et Nietzsche, bien plus encore que Dostoevski, ont exalt la cruaut dans des hymnes enthousiastes.

On saperoit du reste, en lisant les premiers livres de Dostoevski, quil ntait alors nullement cruel, mais au contraire trs doux et quil aimait beaucoup les hommes. La cruaut ne vint que plus tard. Mais do vint-elle et pourquoi? Rpondre cette question cest trouver la clef de lnigme que pose luvre de Dostoevski, luvre la plus bizarre et la plus mystrieuse que puisse concevoir limagination humaine. Dostoevski lui-mme sest rendu parfaitement compte du brusque changement survenu dans sa conception du monde, et nous en a mme parl.

En 1873, ayant dpass la cinquantaine, il nous dit, jetant un regard en arrire sur sa carrire littraire longue dj de presque trente ans: il me serait trs difficile de raconter lhistoire de la transformation de mes convictions. Sans doute, mais en fait, dans tout ce quil crivit, il na fait que raconter lhistoire de la transformation de ses convictions. Et cest en cela prcisment que pour lui et pour nous rside tout lintrt de son uvre. Lhistoire de la transformation des convictions, y a-t-il dans le domaine littraire une histoire dun intrt plus mouvant, plus passionnant? Dailleurs cette transformation nest-elle pas avant tout lhistoire de la naissance de ces convictions? Celles-ci se transforment, renaissent en lhomme sous ses yeux, lge o il a suffisamment dexprience et de perspicacit pour suivre consciemment le processus mystrieux de son me. Nous lisons chez Dostoevski, dans les Mmoires crits dans un Souterrain, les mots suivants: de quoi un honnte homme peut-il parler avec le plus de plaisir?... De soi-mme. Je vais donc parler de moi.

Les uvres de Dostoevski ralisent peu prs compltement ce programme. mesure que les annes passent, mesure que son talent mrit et se dveloppe, il parle de plus en plus franchement et audacieusement de lui-mme.

On peut distinguer dans lactivit littraire de Dostoevski deux priodes: la premire dbute par Les Pauvres Gens et sachve par les Souvenirs de la Maison des Morts; la deuxime commence par les Mmoires crits dans un Souterrain et se termine par son discours sur Pouchkine. Les Mmoires crits dans un Souterrain apprennent brusquement au lecteur que, tandis que Dostoevski crivait ses autres livres, il se produisit en lui une des crises les plus atroces que lme humaine ft capable de mrir et de subir. Ce que Dostoevski a appel la transformation de ses convictions ne fut nullement un processus normal et insensible, comme pourrait le croire un observateur superficiel. Dostoevski dut arracher de son me ce qui en faisait, pour ainsi dire, organiquement partie. Le ton des Mmoires crits dans un Souterrain nous en donne la preuve. Ds le premier chapitre la tension est telle que lauteur est contraint de supplier: Attendez! laissez-moi reprendre haleine!

Dostoevski ne parle pas, il crie, il hurle, comme le ferait un homme subissant dincroyables tortures. Et il ne pouvait en tre autrement: Dostoevski dcouvrit soudain que les idaux auxquels il avait consacr sa jeunesse, auxquels il stait dvou, lui semblait-il, avec une sincrit et un abandon absolu de lui-mme, lavaient bern; que tout ce quil avait crit jusqu lge de quarante ans (Dostoevski avait quarante ans lorsquil crivit ces Mmoires), navait t que mensonge, des mensonges que rien ne pouvait justifier. Je ne citerai ici quun court fragment des Mmoires crits dans un Souterrain, ce que dit le hros une fille publique qui tait venue chercher un appui moral auprs de lui:

Sais-tu ce que je veux en ralit? Cest que vous alliez tous au diable. Jai besoin de tranquillit. Je vendrais tout lunivers pour un sou, pourvu quon me laisst en paix. Que le monde entier prisse, ou que je boive mon th? Plutt, que prisse le monde, pourvu que je boive mon th.

Qui est-ce qui parle ainsi? Qui eut lide de mettre dans la bouche de son hros des phrases dun cynisme aussi monstrueux? Ce mme Dostoevski qui nous avait cont dans les Pauvres Gens dune faon si touchante le sort douloureux de Makar Dievouchkine, et qui, peu de temps auparavant, avait crit avec chaleur et une relle sensibilit dans Humilis et Offenss: lme est transporte, on comprend que le plus misrable, le dernier des hommes est, lui aussi, un homme, et quil est ton frre.

Les pauvres gens, les plus misrables, les derniers parmi les humilis et les offenss voil le sujet de toutes les premires uvres de Dostoevski. Mais comment arriva-t-il que Dostoevski se dtourna, une fois pour toutes, des pauvres gens, des humilis et des offenss pour se donner comme seul et unique but la satisfaction des exigences les plus mesquines de son insignifiante personne? La-t-il fait rellement? Le cur de Dostoevski sest-il endurci ce point?

Durant la vie de Dostoevski, des critiques hostiles et toujours presss mirent plus dune fois ce genre de suppositions et amenrent Mikhailovski appeler le romancier un talent cruel. Mais ctait l les suppositions les plus arbitraires quon puisse imaginer. Elles permettaient il est vrai, de trancher dun seul coup les problmes complexes et difficiles que soulvent les uvres de Dostoevski. Ceci est fort tentant, mais a le dsavantage de supprimer dfinitivement tout ce que nous apporta Dostoevski.

En ralit il se passa exactement le contraire: plus Dostoevski avanait dans la vie, plus il rflchissait aux grands et ultimes mystres de lexistence humaine, plus passionnment et irrvocablement se vouait-il avec toute son norme force cratrice aux pauvres gens aux humilis et aux offenss, au dernier, au plus misrables des hommes.

Dans ses Souvenirs de la Maison des Morts, nous assistons sa rencontre avec des bagnards, avec un monde dhommes oublis, renis par tous, avec un milieu en vrit terrifiant et quil nous a dcrit dans toute son horreur, un milieu o nous navons toujours vu que les bas-fonds, les dchets de la race humaine. Mais Dostoevski ragit envers eux autrement que ses camarades dexil, les autres dtenus politiques; il ne dit pas: je hais ces brigands. Au contraire, mme en eux, en ces hommes inutiles et misrables il peroit ses semblables, ses frres. Ils ne lui rpugnent pas, mais suggrent en lui un problme immense, inadmissible de par son immensit mme pour la plupart des hommes qui prfrent lignorer, problme que le grand pote franais Charles Baudelaire exprima dans ces vers immortels:

Adorable sorcire, aimes-tu les damns?

Dis, connais-tu lirrmissible?Peut-on, pouvons-nous aimer les condamns, les condamns perptuit, et connaissons-nous seulement lhorreur fatale que recle le mot irrmissible?. Et surtout le voulons-nous? Disposons-nous des forces spirituelles ncessaires pour regarder en face les pouvantes que doivent supporter les hommes condamns perptuit?

Je viens de vous citer ces mots de Dostoevski: on comprend que le plus misrable, le dernier des hommes est, lui aussi, ton frre. Pour avoir os proclamer cette vrit et pour avoir fait un timide essai de la raliser, le tribunal de Nicolas Ier, comme vous le savez, condamna Dostoevski mort. Cette peine fut ensuite commue en une condamnation aux travaux forcs. Et voici ce qucrit Dostoevski dans son Journal dun crivain en 1873, cest--dire longtemps aprs la transformation de ses convictions:

Le jugement qui nous condamnait tre fusills, et qui nous fut lu avant lexcution, ntait nullement un simulacre; tous les condamns taient persuads quils seraient excuts et ils vcurent une dizaine de minutes au moins dans la plus terrible, la plus effrayante attente, celle de la mort. Durant ces minutes, certains dentre nous (je le sais pertinemment) descendirent instinctivement en eux-mmes et, examinant en ces courts instants leur existence si brve, il se peut quils aient regrett quelques-unes de leurs actions (de celles qui psent secrtement sur la conscience de chacun); mais la chose pour laquelle on nous condamnait, les penses, les ides qui dominaient notre esprit, non seulement ne nous paraissaient pas devoir provoquer nos remords; il nous semblait, au contraire, quelles nous purifiaient en faisant de nous des martyrs, et que grce elles beaucoup nous serait pardonn! Et cela dura longtemps ainsi. Les annes de bagne, les souffrances ne nous brisrent pas; rien ne put nous briser, et nos convictions soutinrent au contraire nos mes par la conscience du devoir accompli.

Nous voyons donc que les ides qui inspiraient ses premires uvres accompagnrent Dostoevski durant toute sa longue vie. Vous allez entendre M. Jacques Copeau vous lire Le Paysan Mare, une nouvelle que Dostoevski crivit en 187