Charles Baudelaire par Théophile GAUTIER

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Biographie. texte de 1868.

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    CHARLES BAUDELAIRE

    THOPHILE GAUTIER

  • 20 fvrier 1868

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    CHARLES BAUDELAIRE

    THOPHILE GAUTIER

  • 4Charles Baudelaire par Thophile Gautier

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    LA PREMIRE FOIS que nous rencontrmes Baudelaire, ce fut vers le milieude 1849, lhtel Pimodan, o nous occupions, prs de Fernand Boissard, un appartement fantastique qui communiquait avec le sien par un escalier drob cach dans lpaisseur du mur, et que devaient hanter les ombres des belles dames aimes jadis de Lauzun. Il y avait l cette superbe Maryx qui, toute jeune, a pos pour la Mignon de Scheffer, et, plus tard, pour la Gloire distribuant des couronnes, de Paul Delaroche, et cette autre beaut, alors dans toute sa splendeur, dont Clesinger tira la Femme au serpent, ce marbre o la douleur ressemble au paroxysme du plaisir et qui palpite avec une intensit de vie que le ciseau navait jamais atteinte et quil ne dpassera pas.

    Charles Baudelaire tait encore un talent indit, se prparant dans lombre pour la lumire, avec cette volont tenace qui, chez lui, doublait linspiration ; mais son nom commenait dj se rpandre parmi les potes et les artistes avec un certain frmissement dattente, et la jeune gnration, venant aprs la grande gnration de 1830, semblait beaucoup compter sur lui. Dans le cnacle mystrieux o sbauchent les rputations de lavenir, il passait pour le plus fort. Nous avions souvent entendu parler de lui, mais nous ne connaissions aucune de ses uvres. Son aspect nous frappa : il avait les cheveux coups trs-ras et du plus beau noir ; ces cheveux, faisant des pointes rgulires sur le front dune clatante blancheur, le coiffaient comme une espce de casque sarrasin ; les yeux, couleur de tabac dEspagne, avaient un regard spirituel, profond, et dune pntration peut-tre un peu trop insistante ; quant la bouche, meuble de dents trs-blanches, elle abritait, sous une lgre et soyeuse moustache ombrageant son contour, des sinuosits mobiles, voluptueuses et ironiques comme les lvres des figures peintes par Lonard de Vinci ; le nez, fin et dlicat, un peu arrondi, aux narines palpitantes, semblait , subodorer de vagues parfums lointains ; une fossette vigoureuse accentuait le menton comme le coup de pouce final du statuaire ; les joues, soigneusement rases, contrastaient, par leur fleur bleutre que veloutait la poudre de riz, avec les nuances vermeilles des pommettes ; le cou, dune lgance et dune blancheur fminines, apparaissait dgag, partant dun col de chemise rabattu et dune troite cravate en madras des Indes et carreaux. Son vtement consistait en un paletot dune toffe noire lustre et brillante, un pantalon noisette, des bas blancs et des escarpins vernis, le tout mticuleusement propre et correct, avec un cachet voulu de simplicit anglaise et comme lintention de se sparer du genre artiste, chapeaux de feutre mou, vestes de velours, vareuses rouges, barbe prolixe et crinire chevele. Rien de trop frais ni de trop voyant dans cette tenue rigoureuse. Charles Baudelaire appartenait ce dandysme sobre qui rpe ses habits avec du papier de verre pour leur ter lclat endimanch et tout battant neuf si cher au philistin et si dsagrable pour le vrai gentleman. Plus tard mme, il rasa sa moustache, trouvant que ctait un reste de vieux chic pittoresque quil tait puril et bourgeois de conserver. Ainsi dgage de tout duvet superflu, sa tte rappelait celle de Lawrence Sterne, ressemblance quaugmentait lhabitude quavait Baudelaire dappuyer, en parlant, son index contre sa tempe ; ce qui est, comme on sait, lattitude du portrait de lhumoriste anglais, plac au commencement de

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    ses uvres. Telle est limpression physique que nous a laisse, cette premire entrevue, le futur auteur des Fleurs du mal.

    Nous trouvons dans les Nouveaux Cames parisiens, de Thodore de Banville, lun des plus chers et des plus constants amis du pote dont nous dplorons la perte, ce portrait de jeunesse et pour ainsi dire avant la lettre. Quon nous permette de transcrire ici ces lignes de prose, gales en perfection aux plus beaux vers ; elles donnent de Baudelaire une physionomie peu connue et rapidement efface qui nexiste que l :

    Un portrait peint par mile Deroy, et qui est un des rares chefs-duvre trouvs par la peinture moderne, nous montre Charles Baudelaire vingt ans, au moment o, riche, heureux, aim, dj clbre, il crivait ses premiers vers, acclams par le Paris qui commande tout le reste du monde ! rare exemple dun visage rellement divin, runissant toutes les chances, toutes les forces et les sductions les plus irrsistibles ! Le sourcil est pur, allong, dun grand arc adouci, et couvre une paupire orientale, chaude, vivement colore ; lil, long, noir, profond, dune flamme sans gale, caressant et imprieux, embrasse, interroge et rflchit tout ce qui lentoure ; le nez, gracieux, ironique, dont les plans saccusent bien et dont le bout, un peu arrondi et projet en avant, fait tout de suite songer la clbre phrase du pote : Mon me voltige sur les parfums, comme lme des autres hommes voltige sur la musique ! La bouche est arque et affine dj par lesprit, mais ce moment pourpre encore et dune belle chair qui fait songer la splendeur des fruits. Le menton est arrondi, mais dun relief hautain, puissant comme celui de Balzac. Tout ce visage est dune pleur chaude, brune, sous laquelle apparaissent les tons roses dun sang riche et beau ; une barbe enfantine, idale, de jeune dieu, la dcore ; le front, haut, large, magnifiquement dessin, sorne dune noire, paisse et charmante chevelure qui, naturellement ondule et boucle comme celle de Paganini, tombe sur un col dAchille ou dAntinos !

    Il ne faudrait pas prendre ce portrait tout fait au pied de la lettre, car il est vu travers la peinture et travers la posie, et embelli par une double idalisation ; mais il nen est pas moins sincre et fut exact son moment. Charles Baudelaire a eu son heure de beaut suprme et dpanouissement parfait, et nous le constatons daprs ce fidle tmoignage. Il est rare quun pote, quun artiste soit connu sous son premier et charmant aspect. La rputation ne lui vient que plus tard, lorsque dj les fatigues de ltude, la lutte de la vie et les tortures des passions ont altr sa physionomie primitive : il ne laisse de lui quun masque us, fltri, o chaque douleur a mis pour stigmate une meurtrissure ou une ride. Cest cette dernire image, qui a sa beaut aussi, dont on se souvient. Tel fut Alfred de Musset tout jeune. On et dit Phoebus-Apollon lui-mme avec sa blonde chevelure, et le mdaillon de David nous le montre presque sous la figure dun dieu. A cette singularit qui semblait viter toute affectation se mlait une certaine saveur exotique et comme un parfum lointain de contres plus aimes du soleil. On nous dit que Baudelaire avait voyag longtemps dans lInde, et tout sexpliqua.

    Contrairement aux murs un peu dbrailles des artistes, Baudelaire se piquait de garder les plus troites convenances, et sa politesse tait excessive jusqu paratre manire. Il mesurait ses phrases, nemployait que les termes les plus choisis, et disait certains mots dune faon particulire, comme sil et voulu les souligner et leur donner une importance mystrieuse. Il avait dans la voix des

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    italiques et des majuscules initiales. La charge, trs en honneur Pimodan, tait ddaigne par lui comme artiste et grossire ; mais il ne sinterdisait pas le paradoxe et loutrance. Dun air trs-simple, trs-naturel et parfaitement dtach, comme sil et dbit un lieu commun la Prudhomme sur la beaut ou la rigueur de la temprature, il avanait quelque axiome sataniquement monstrueux ou soutenait avec un sang-froid de glace quelque thorie dune extravagance mathmatique, car il apportait une mthode rigoureuse dans le dveloppement de ses folies. Son esprit ntait ni en mots ni en traits, mais il voyait les choses dun point de vue particulier qui en changeait les lignes comme celles des objets quon regarde vol doiseau ou en plafond, et il saisissait des rapports inapprciables pour dautres et dont la bizarrerie logique vous frappait. Ses gestes taient lents, rares et sobres, rapprochs du corps, car il avait en horreur la gesticulation mridionale. Il naimait pas non plus la volubilit de parole, et la froideur britannique lui semblait de bon got. On peut dire de lui que ctait un dandy gar dans la bohme mais y gardant son rang et ses manires et ce culte de soi-mme qui caractrise lhomme imbu dans ses principes de Brummel.

    Tel il nous apparut cette premire rencontre, dont le souvenir nous est aussi prsent que si elle avait eu lieu hier, et nous pourrions, de mmoire en dessiner le tableau.

    Nous tions dans ce grand salon du plus pur style Louis XIV, aux boiseries rehausses dor terni, mais dun ton admirable, la corniche encorbellement, o quelque lve de Lesueur ou de Poussin, ayant travaill lhtel Lambert, avait peint des nymphes poursuivies par des satyres travers les roseaux, selon le got mythologique de lpoque. Sur la vaste chemine de marbre srancolin, tachet de blanc et de rouge, se dressait, en guise de pendule, un lphant dor, harnach comme llphant de Porus dans la bataille de Lebrun, qui supportait sur son dos une tour de guerre o sinscrivait un cadran dmail aux chiffres bleus. Les fauteuils et les canaps taient anciens et couverts de tapisseries aux couleurs passes, reprsentant des sujets de chasse, par Oudry ou Desportes. Cest dans ce salon quavaient lieu les sances du club des haschischins (mangeurs de haschisch), dont nous faisions partie et que nous avons dcrites ailleurs avec leurs extases, leurs rves et leurs hallucinations, suivis de si profonds accablements.

    Comme nous lavons dit plus haut, le matre du logis tait Fernand Boissard, dont les