Bel Ami – Guy de Maupassant - · PDF fileBel Ami – Guy de Maupassant 1. Bel Ami...

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  • Bel Ami Guy de Maupassant

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    Bel AmiGuy de Maupassant

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  • Bel Ami Guy de Maupassant

    Livre numrique dit par Cyberpoete.fr 2011

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  • Bel Ami Guy de Maupassant

    PREMIRE PARTIE

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  • Bel Ami Guy de Maupassant

    I

    Quand la caissire lui eut rendu la monnaie de sa pice de cent sous, Georges Duroy sortit du restaurant.

    Comme il portait beau, par nature et par pose dancien sous-officier, il cambra sa taille, frisa sa moustache dun geste militaire et familier, et jeta sur les dneurs attards un regard rapide et circulaire, un de ces regards de joli garon, qui stendent comme des coups dpervier.

    Les femmes avaient lev la tte vers lui, trois petites ouvrires, une matresse de musique entre deux ges, mal peigne, nglige, coiffe dun chapeau toujours poussireux et vtue toujours dune robe de travers, et deux bourgeoises avec leurs maris, habitues de cette gargote prix fixe.

    Lorsquil fut sur le trottoir, il demeura un instant immobile, se demandant ce quil allait faire. On tait au 28 juin, et il lui restait juste en poche trois francs quarante pour finir le mois. Cela reprsentait deux dners sans djeuners, ou deux djeuners sans dners, au choix. Il rflchit que les repas du matin tant de vingt-deux sous, au lieu de trente que cotaient ceux du soir, il lui resterait, en se contentant des djeuners, un franc vingt centimes de boni, ce qui reprsentait encore deux collations au pain et au saucisson, plus deux bocks sur le boulevard. Ctait l sa grande dpense et son grand plaisir des nuits ; et il se mit descendre la rue Notre-Dame-de-Lorette.

    Il marchait ainsi quau temps o il portait luniforme des hussards, la poitrine bombe, les jambes un peu entr'ouvertes comme sil venait de descendre de cheval ; et il avanait brutalement dans la rue pleine de monde, heurtant les paules, poussant les gens pour ne point se dranger de sa route. Il inclinait lgrement sur loreille son chapeau haute forme assez dfrachi, et battait le pav de son talon. Il avait lair de toujours dfier quelquun, les passants, les maisons, la ville entire, par chic de beau soldat tomb dans le civil.

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    Quoique habill dun complet de soixante francs, il gardait une certaine lgance tapageuse, un peu commune, relle cependant. Grand, bien fait, blond, dun blond chtain vaguement roussi, avec une moustache retrousse, qui semblait mousser sur sa lvre, des yeux bleus, clairs, trous dune pupille toute petite, des cheveux friss naturellement, spars par une raie au milieu du crne, il ressemblait bien au mauvais sujet des romans populaires.

    Ctait une de ces soires dt o lair manque dans Paris. La ville, chaude comme une tuve, paraissait suer dans la nuit touffante. Les gouts soufflaient par leurs bouches de granit leurs haleines empestes, et les cuisines souterraines jetaient la rue, par leurs fentres basses, les miasmes infmes des eaux de vaisselle et des vieilles sauces.

    Les concierges, en manches de chemise, cheval sur des chaises en paille, fumaient la pipe sous des portes cochres, et les passants allaient dun pas accabl, le front nu, le chapeau la main.

    Quand Georges Duroy parvint au boulevard, il sarrta encore, indcis sur ce quil allait faire. Il avait envie maintenant de gagner les Champs-lyses et lavenue du bois de Boulogne pour trouver un peu dair frais sous les arbres ; mais un dsir aussi le travaillait, celui dune rencontre amoureuse.

    Comment se prsenterait-elle ? Il nen savait rien, mais il lattendait depuis trois mois, tous les jours, tous les soirs. Quelquefois cependant, grce sa belle mine et sa tournure galante, il volait, par-ci, par-l, un peu damour, mais il esprait toujours plus et mieux. La poche vide et le sang bouillant, il sallumait au contact des rdeuses qui murmurent, langle des rues : Venez-vous chez moi, joli garon ? mais il nosait les suivre, ne les pouvant payer ; et il attendait aussi autre chose, dautres baisers, moins vulgaires.

    Il aimait cependant les lieux o grouillent les filles publiques, leurs bals, leurs cafs, leurs rues ; il aimait les coudoyer, leur

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    parler, les tutoyer, flairer leurs parfums violents, se sentir prs delles. Ctaient des femmes enfin, des femmes damour. Il ne les mprisait point du mpris inn des hommes de famille.

    Il tourna vers la Madeleine et suivit le flot de foule qui coulait accabl par la chaleur. Les grands cafs, pleins de monde, dbordaient sur le trottoir, talant leur public de buveurs sous la lumire clatante et crue de leur devanture illumine. Devant eux, sur de petites tables carres ou rondes, les verres contenaient des liquides rouges, jaunes, verts, bruns, de toutes les nuances ; et dans lintrieur des carafes on voyait briller les gros cylindres transparents de glace qui refroidissaient la belle eau claire.

    Duroy avait ralenti sa marche, et lenvie de boire lui schait la gorge.

    Une soif chaude, une soif de soir dt le tenait, et il pensait la sensation dlicieuse des boissons froides coulant dans la bouche. Mais sil buvait seulement deux bocks dans la soire, adieu le maigre souper du lendemain, et il les connaissait trop, les heures affames de la fin du mois.

    Il se dit : Il faut que je gagne dix heures et je prendrai mon bock lAmricain. Nom dun chien ! que jai soif tout de mme ! Et il regardait tous ces hommes attabls et buvant, tous ces hommes qui pouvaient se dsaltrer tant quil leur plaisait. Il allait, passant devant les cafs dun air crne et gaillard, et il jugeait dun coup doeil, la mine, lhabit, ce que chaque consommateur devait porter dargent sur lui. Et une colre lenvahissait contre ces gens assis et tranquilles. En fouillant leurs poches, on trouverait de lor, de la monnaie blanche et des sous. En moyenne, chacun devait avoir au moins deux louis ; ils taient bien une centaine au caf ; cent fois deux louis font quatre mille francs ! Il murmurait : Les cochons ! tout en se dandinant avec grce. Sil avait pu en tenir un au coin dune rue, dans lombre bien noire, il lui aurait tordu le cou, ma foi, sans scrupule, comme il faisait aux volailles des paysans, aux jours de grandes manuvres.

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    Et il se rappelait ses deux annes dAfrique, la faon dont il ranonnait les Arabes dans les petits postes du Sud. Et un sourire cruel et gai passa sur ses lvres au souvenir dune escapade qui avait cot la vie trois hommes de la tribu des Ouled-Alane et qui leur avait valu, ses camarades et lui, vingt poules, deux moutons et de lor, et de quoi rire pendant six mois.

    On navait jamais trouv les coupables, quon navait gure cherch dailleurs, lArabe tant un peu considr comme la proie naturelle du soldat.

    Paris, ctait autre chose. On ne pouvait pas marauder gentiment, sabre au ct et revolver au poing, loin de la justice civile, en libert. Il se sentait au cur tous les instincts du sous-off lch en pays conquis. Certes il les regrettait, ses deux annes de dsert. Quel dommage de ntre pas rest l-bas ! Mais voil, il avait espr mieux en revenant. Et maintenant ! Ah ! oui, ctait du propre, maintenant !

    Il faisait aller sa langue dans sa bouche, avec un petit claquement, comme pour constater la scheresse de son palais.

    La foule glissait autour de lui, extnue et lente, et il pensait toujours : Tas de brutes ! tous ces imbciles-l ont des sous dans le gilet . Il bousculait les gens de lpaule, et sifflotait des airs joyeux. Des messieurs heurts se retournaient en grognant ; des femmes prononaient : En voil un animal !

    Il passa devant le Vaudeville, et sarrta en face du caf Amricain, se demandant sil nallait pas prendre son bock, tant la soif le torturait. Avant de se dcider, il regarda lheure aux horloges lumineuses, au milieu de la chausse. Il tait neuf heures un quart. Il se connaissait : ds que le verre plein de bire serait devant lui, il lavalerait. Que ferait-il ensuite jusqu onze heures ?

    Il passa : Jirai jusqu la Madeleine, se dit-il, et je reviendrai tout doucement.

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    Comme il arrivait au coin de la place de lOpra, il croisa un gros jeune homme, dont il se rappela vaguement avoir vu la tte quelque part.

    Il se mit le suivre en cherchant dans ses souvenirs, et rptant mi-voix : O diable ai-je connu ce particulier-l ?

    Il fouillait dans sa pense, sans parvenir se le rappeler ; puis tout dun coup, par un singulier phnomne de mmoire, le mme homme lui apparut moins gros, plus jeune, vtu dun uniforme de hussard. Il scria tout haut : Tiens, Forestier ! et, allongeant le pas, il alla frapper sur lpaule du marcheur. Lautre se retourna, le regarda, puis dit : Quest-ce que vous me voulez, monsieur ?

    Duroy se mit rire : Tu ne me reconnais pas ?

    Non.

    Georges Duroy du 6e hussards.

    Forestier tendit les deux mains : Ah ! mon vieux ! comment vas-tu ?

    Trs bien et toi ?

    Oh ! moi, pas trop ; figure-toi que jai une poitrine de papier mch maintenant ; je tousse six mois sur douze, la suite dune bronchite que jai attrape Bougival, lanne de mon retour Paris, voici quatre ans maintenant.

    Tiens ! tu as lair solide, pourtant.

    Et Forestier, prenant le bras de son ancien camarade, lui parla de sa maladie, lui raconta les consultations, les opinions et les conseils des mdecins, la difficult de suivre leurs avis dans sa position. On lui ordonnait d