Apr¨s le bagne !

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Auteur : Auguste Liard-Courtois / Ouvrage patrimonial de la bibliothèque numérique Manioc. Service commun de la documentation Université des Antilles et de la Guyane. Bibliothèque Alexandre Franconie, Conseil Général de la Guyane.

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  • MANIOC.orgBibliothque Alexandre Franconie

    Conseil gnral de la Guyane

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  • A P R S LE B A G N E !

  • D U M M E A U T E U R

    Souvenirs du Bagne (EUGNE FASQUELLE, diteur) 3 fr. 50

    Il a t tir de cet ouvrage

    5 exemplaires numrots sur papier de Hollande.

    P a r i s . L. M A R E T H E U X , i m p r i m e u r , 1, r u e C a s s e t t e . 8922.

  • L I A R D - C O U R T O I S

    E x - F o r a t .

    APRS

    LE BAGNE !

    P A R I S

    L I B R A I R I E C H A R P E N T I E R ET F A S Q U E L L E

    EUGNE FASQUELLE, DITEUR

    11, R U E DE G R E N E L L E , 11

    1903 Tous droi t s r s e r v s

  • A V A N T - P R O P O S

    Dans un premier volume int i tul Souvenirs du Bagne, j ' a i dit par quelle suite de circonstances j 'avais t amen me rvolter contre l 'ordre social actuel et finalement tre condamn, le 1G novembre 4 894, par la cour d'assises de la Gironde, cinq annes de travaux forcs.

    J 'ai dcrit en ce livre les condit ions du rgime disciplinaire dans les pnitenciers de la Guyane franaise; j ' a i dit ce que j ' ava is vu et souffert durant mon existence de forat.

    Les misres des t ranspor ts ne finissent point avec leur libration.

    L avenir semblait , pour la plupart , devoir

  • II AVANT-PROPOS

    amener une vie plus heureuse et plus digne, mais, en ralit, un calvaire nouveau se prpare, d 'autant plus douloureux que l 'homme avait conu plus d'esprance.

    Avec le rgime pnitentiaire, la loi se proposait de prvenir les crimes et dlits et de relever moralement les condamns tout en faisant prosprer la colonisation. Il n'a servi, en vrit, qu' constituer une srie d'engrenages, propices aux basses rapacits administratives, et qui, loignant le forat de toute voie favorable, rendant impossible chez lui toute initiative gnreuse, le pousse fatalement vers le dsespoir ou vers de nouveaux crimes.

    Durant une anne entire, j ' a i men, Cayenne, la vie des librs.

    En ce deuxime livre Aprs le Bagne ! je dirai quelles sont les conditions conomiques et le rgime disciplinaire qu'ils subissent et quelle odieuse supercherie dissimule le rglement sur les concessionnaires. Je dirai quelle est, la Guyane, l'influence relle des transports sur la colonisation et combien peu l 'administration pnitentiaire et la population indigne

  • AVANT-PROPOS III

    favorisent les besognes pour lesquelles ils pour raient se mont re r sur tout ut i les.

    La scheresse de ces documents sera compense par de pit toresques ou d is t rayantes pages sur les m u r s des ngres et des croles, enfin par la suite du journa l de ma vie, tel que je l'ai commenc dans Souvenirs du Bagne.

    Cette seconde priode consti tue elle seule un rcit, un roman tr is tement vcu.

    Le premier livre mont ra i t ce que sont les forats et comment ils le dev iennen t ; Aprs le Bagne! montre ce qu' i ls sont appels deveni r .

    Je crois fermement qu 'un j o u r se lvera pour la suppression de toutes les geles, pour l'affranchissement de tous les esclaves, mais je m 'es t i merais heureux si, ds ma in t enan t , mon uvre pouvait servir l 'abolition de quelques-uns des abus, de quelques-unes des tortures que j ' a i signales.

    LIARD-COURTOIS.

  • APRS LE BAGNE !

    CHAPITRE PREMIER

    C A Y E N N E

    A bord du petit vapeur Le Capy, appuy contre le bastingage, j ' avais regard fuir, puis se perdre l 'horizon, le groupe maudi t des Iles du Salut qui furent le thtre de tant de souffrances ignores.

    Lorsqu'i l disparut mes yeux, je ne pus m e tenir d'un serrement de cur, en pensant aux compagnons d'infortune, aux amis dvous que

    1

  • 2 APRS LE BAGNE !

    j ' tais contraint d 'abandonner leur malheureux sort et que je ne reverrais peut-tre jamais !

    Durant tout le voyage je demeurai ainsi sur le pont contempler la mer, et je songeais, non sans anxit, ce que serait pour moi l'existence Cayenne, dans la demi-dpendance de la libration.

    Car la libration, si impat iemment attendue des forats, n'est point encore, hlas! la libert, le retour en France auprs des tres chers!

    J'avais t condamn cinq ans de bagne; il me faudrait subir cinq annes encore de cette vie nouvelle que je pressentais dj pleine de dsillusions...

    Des Iles Cayenne, la traverse dura peine trois heures. Bientt nous fmes en vue de la rade et je restai merveill par le spectacle qui s'offrait moi.

    La rade de Cayenne forme une sorte de bassin naturel qui, par la tranquilli t et la profondeur de ses eaux, peut donner abri aux navires du plus fort tonnage. Elle est borde droite, et au premier plan, par une immense ligne de paltuviers couvrant un large banc de vase derrire lequel on aperoit l ' inextricable fort vierge o sont reprsentes toutes les varits de la flore

  • CAYENNE 3

    tropicale. A gauche, se t rouve le port o l 'on construi t de nouveaux quais pour permet t re aux grands vaisseaux d'accoster.

    Au-dessus du port, sur le sommet d 'une montagne , est un immense bt iment de const ruction solide, bord de terrasses du ct de la mer. 11 est flanqu d'un smaphore, d 'un tlgraphe arien, de quelques vieilles pices de canon, et sert de caserne aux soldats d'infanterie et d'artillerie de mar ine .

    Sur la rive basse, au centre, s'tend la ville el le-mme.

    Je ne pouvais dtourner mes regards de l 'ocan de verdure qu'est la foret vierge.

    Elle, surtout , captivait mon at tent ion. Eut-on la fertile imagination d'un conteur de

    lgendes, il faut avoir t saisi la fois d'pouvante et d 'admirat ion en prsence de ses savanes et de ses arbres colossaux pour s'en reprsenter les formidables aspects.

    Le voyageur qui ne connat point les inconvnients du climat de la Guyane est sduit par la vue de ces massives frondaisons. Il pense qu'il doit tre dlicieux de vivre et de s 'endormir leur ombre dans la douce fracheur mane des feuillages.

  • 4 APRS LE BAGNE !

    L'illusion sera de courte dure, L 'humus des grands bois recle les germes des

    plus terribles fivres et, dans leurs mystrieuses profondeurs, vit et se dveloppe un monde de fauves, d'insectes nuisibles, de reptiles dont la piqre est mortelle.

    Un ternel crpuscule y rgne, entretenu par l 'abondance de la vgtation, et le forat qui s'vade, le touriste imprudent qui s'gare ne trouvent pas plus de chances de salut que le naufrag abandonn sur un radeau, au gr de l'ocan.

    C'est une prison que ces tendues couvertes d'une paisse foret vierge, dit l 'explorateur Henri Coudreau dans un remarquable ouvrage sur la Guyane intitul : Chez nos Indiens, ce sentier obscur et indcis dont l'il se fatigue suivre la trace. Les jours se passent sans soleil et la nuit sans toiles. Les longues marches se poursuivent au milieu d'un pesant clair-obscur, dans les feuilles mortes , les racines traantes, les arbustes pineux, les lianes entortilles, les marais o l'on enfonce jusqu ' la ceinture. Il faut presser le pas pour ne point perdre de vue

  • C A Y E N N E 5

    l ' Indien qui vous prcde. On n 'a pas le loisir de regarder droite ni gauche, ni devant ni derr ire . On n 'y perd gure, car de tous les cts, c'est l 'paisse masse de feuillage insondable . On passe sur des bois tombs dans l 'eau, dans la boue des cr iques dont l ' Indien ne sait pas le nom et dont il indique la direction d'un geste vague qui ne renseigne pas. La prison se referme chaque pas que l'on fait, sans une seule chappe vers le ciel, pendant de longs jours , de grande rivire grande rivire.

    Descendu au fond des ravins, parvenu au sommet des mornes , on ne voit r ien. On s'est extnu descendre une gorge, escalader u n e montagne , mais l 'paisse masse de feuillage drobe toujours le ciel et l 'horizon. Agac, las , nerveux , colre, pestant, courb, heur t , flagell, dchir, t rbuchant , tombant , se relevant, il faut poursuivre dans l ' in terminable sous-bois feuillu qui s 'emplit de plus en plus d'insectes, de brui ts , d'odeurs, d 'ennui et d'effroi.

    Impossible d'aller au plus court, la foret est sans fin et seul vous n 'y trouveriez pas p lus votre route qu 'au sein des catacombes sans torche et sans fil... Seul avec la faim et l 'pouvante pour compagnes, vous tourneriez par les

    1.

  • 6 APRS LE BAGNE !

    bois dans un cercle d'angoisses et, comme cela est arriv d'autres, vous deviendriez fou de rage et de peur et seriez bientt impuissant disputer aux vautours et aux fourmis votre cadavre encore vivant.

    Marchez. Des plateaux, des ravins, des pics, des crevasses, des marais, toujours les mmes; de grands arbres, des lianes, des arbustes, toujours les mmes; toujours la mme masse de verdure entre vos aspirations la lumire et l'invisible ciel; une fatigue croissante; un pnible mouvement machinal des jambes, le mcanisme de la pense arrt : le sombre cercle se rtrcit chaque pas...

    Le Capy tant la proprit de l'administration pnitentiaire, et Cayenne tant son port d'attache, nous n'avions remplir aucune des formalits auxquelles sont soumis les vaisseaux trangers.

    Je dbarquai donc ds que notre vapeur fut assis sur ses ancres, ct du transport Ville-de-Cayenne, bord duquel deux ans auparavant, j 'tais parti de Saint-Laurent-du-Maroni pour tre rintern aux Iles du Salut.

  • CAYENNE 7

    Sinistre souvenir! Grelottants de fivre, souills de vase, inonds

    par des averses torrentielles ou torturs par les pi