Allouma Guy de MAUPASSANT

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  • Fvrier 2002

    Allouma

    Guy de MAUPASSANT

  • Pour un meilleur confort de lecture, je vous conseille delire ce livre en plein cran

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    Le webmaster de Pitbook.com

  • I

    Un de mes amis m'avait dit: "Si tu passes par hasard auxenvirons de Bordj-Ebbaba, pendant ton voyage, enAlgrie, va donc voir mon ancien camarade Auballe, quiest colon l-bas."

    J'avais oubli le nom d'Auballe et le nom d'Ebbaba, etje ne songeais gure ce colon, quand j'arrivai chez lui,par pur hasard.

    Depuis un mois, je rdais pied par toute cette rgionmagnifique qui s'tend d'Alger Cherchell, Orlansvilleet Tiaret. Elle est en mme temps boise et, nue, grande etintime. On rencontre, entre deux monts, des forts de pinsprofondes en des valles troites o roulent des torrents enhiver. Des arbres normes tombs sur le ravin servent depont aux Arabes, et aussi aux lianes qui s'enroulent auxtroncs morts et les parent d'une vie nouvelle. Il y a descreux, en des plis inconnus de montagne, d'une beautterrifiante, et des, bords de ruisselets, plats et couverts delauriers-roses, d'une inimaginable grce.

    Mais ce qui m'a laiss au coeur les plus chers souvenirsen cette excursion, ce sont les marches de l'aprs-midi lelong des chemins un peu boiss sur ces ondulations dectes d'o l'on domine un immense pays onduleux et rouxdepuis la mer bleutre jusqu' la chane de l'Ouarsenis qui

  • porte sur ses fates la fort de cdres de Teniet-el-Haad. Ce jour-l je m'garai. Je venais de gravir un sommet, d'oj'avais aperu, au-dessus d'une srie de collines, la longueplaine de la Mitidja, puis par-derrire, sur la crte d'uneautre chane, dans un lointain presque invisible, l'trangemonument qu'on nomme le Tombeau de la Chrtienne,spulture d'une. famille de rois de Mauritanie, dit-on. Jeredescendais, allant vers le sud, dcouvrant devant moijusqu'aux cimes dresses sur le ciel clair, au seuil dudsert, une contre bossele, souleve et fauve, fauvecomme si toutes ces collines taient recouvertes de peauxde lion cousues ensemble. Quelquefois, au milieu d'elles,une bosse plus haute se dressait, pointue et jaune, pareilleau dos broussailleux d'un chameau.

    J'allais pas rapides, lger comme on l'est en suivant lessentiers tortueux sur les pentes d'une montagne. Rien nepse, en ces courses alertes dans l'air vif des hauteurs, rienne pse, ni le corps, ni le coeur, ni les penses, ni mmeles soucis. Je n'avais plus rien en moi, ce jour-l, de toutce qui crase et torture notre vie, rien que la joie de cettedescente. Au loin, j'apercevais des campements arabes,tentes brunes, pointues, accroches au sol comme lescoquilles de mer sur les rochers, ou bien des gourbis,huttes de branches d'o sortait une fume grise. Desformes blanches, hommes ou femmes, erraient autour pas lents; et les clochettes des troupeaux tintaientvaguement dans l'air du soir.

    Les arbousiers sur ma route se penchaient, trangement

  • chargs de leurs fruits de pourpre qu'ils rpandaient dansle chemin. Ils avaient l'air d'arbres martyrs d'o coulait unesueur sanglante, car au bout de chaque branchette pendaitune graine rouge comme une goutte de sang.

    Le sol, autour d'eux, tait couvert de cette pluiesuppliciale, et le pied crasant les arbouses laissait parterre des traces de meurtre. Parfois, d'un bond, en passant,je cueillais les plus mres pour les manger.

    Tous les vallons prsent se remplissaient d'une vapeurblonde qui s'levait lentement comme la bue des flancsd'un boeuf; et sur la chane des monts qui fermaientl'horizon, la frontire du Sahara, flamboyait un ciel deMissel. De longues tranes d'or alternaient avec destranes de sang - encore du sang! du sang et de l'or, toutel'histoire humaine - et parfois entre elles s'ouvrait unetroue mince sur un azur verdtre, infiniment lointaincomme le rve.

    Oh! que j'tais loin, que j'tais loin de toutes les choseset de toutes les gens dont on s'occupe autour desboulevards, loin de moi-mme aussi, devenu une sorted'tre errant, sans conscience et sans pense, un oeil quipasse, qui voit, qui aime voir, loin encore de ma route laquelle je ne songeais plus, car aux approches de la nuitje m'aperus que j'tais perdu.

    L'ombre tombait sur la terre comme une averse detnbres, et je ne dcouvrais rien devant moi que lamontagne perte de vue. Des tentes apparurent dans unvallon, j'y descendis et j'essayai de faire comprendre au

  • premier Arabe rencontr la direction que je cherchais. M'a-t-il devin? je l'ignore; mais il me rpondit longtemps,et moi je ne compris rien. J'allais, par dsespoir, medcider passer la nuit, roul dans un tapis, auprs ducampement, quand je crus reconnatre, parmi les motsbizarres qui sortaient de sa bouche, celui de Bordj-Ebbaba.

    Je rptai: - Bordj-Ebbaba. - Oui, oui. Et je lui montrai deux francs, une fortune. Il se mit

    marcher, je le suivis. Oh! je suivis longtemps, dans la nuitprofonde, ce fantme ple qui courait pieds nus devantmoi par les sentiers pierreux o je trbuchais sans cesse.Soudain une lumire brilla. Nous arrivions devant la ported'une maison blanche, sorte de fortin aux murs droits etsans fentres extrieures. Je frappai, des chiens hurlrentau-dedans. Une voix franaise demanda: "Qui est l?"

    Je rpondis: - Est-ce ici que demeure M. Auballe? - Oui. On m'ouvrit, j'tais en face de M. Auballe lui-mme, un

    grand garon blond, en savates, pipe la bouche, avec l'aird'un hercule bon enfant.

    Je me nommai; il tendit ses deux mains en disant: "Voustes chez vous, monsieur."

    Un quart d'heure plus tard je dnais avidement en face

  • de mon hte qui continuait fumer. Je savais son histoire. Aprs avoir mang beaucoup

    d'argent avec les femmes, il avait plac son reste en terresalgriennes, et plant des vignes.

    Les vignes marchaient bien; il tait heureux, et il avaiten effet l'air calme d'un homme satisfait. Je ne pouvaiscomprendre comment ce Parisien, ce fteur, avait pus'accoutumer cette vie monotone, dans cette solitude, etje l'interrogeai.

    - Depuis combien de temps tes-vous ici? - Depuis neuf ans. - Et vous n'avez pas d'atroces tristesses? - Non, on se fait ce pays, et puis on finit par l'aimer.

    Vous ne sauriez croire comme il prend les gens par un tasde petits instincts animaux que nous ignorons en nous.Nous nous y attachons d'abord par nos organes a qui ildonne des satisfactions secrtes que nous ne raisonnonspas. L'air et le climat font la conqute de notre chair,malgr nous, et la lumire gaie dont il est inond tientl'esprit clair et content, peu de frais. Elle entre en nous flots, sans cesse, par les yeux, et on dirait vraiment qu'ellelave tous les coins sombres de l'me.

    - Mais les femmes? - Ah!... a manque un peu! - Un peu seulement? - Mon Dieu, oui... un peu. Car on trouve toujours, mme

  • dans les tribus, des indignes complaisants qui pensentaux nuits du Roumi.

    Il se tourna vers l'Arabe qui me servait, un grand garonbrun dont l'oeil noir luisait sous le turban, et il lui dit:

    - Va-t'en, Mohammed, je t'appellerai quand j'auraibesoin de toi.

    Puis, moi: - Il comprend le franais et je vais vous conter une

    histoire o il joue un grand rle. L'homme tant parti, il commena: - J'tais ici depuis quatre ans environ, encore peu,

    install, tous gards, dans ce pays dont je commenais balbutier la langue, et oblig pour ne pas rompre tout faitavec des passions, qui m'ont t fatales d'ailleurs, de faire Alger un voyage de quelques jours, de temps en temps.J'avais achet cette ferme, ce bordj, ancien poste fortifi,, quelques centaines de mtres du campement indignedont j'emploie les hommes mes cultures. Dans cettetribu, fraction des Oulad-Taadja, je choisis en arrivant,pour mon service particulier, un grand garon, celui quevous venez de voir, Mohammed ben Lam'har, qui me futbientt extrmement dvou. Comme il ne voulait pascoucher dans une maison dont il n'avait point l'habitude,il dressa sa tente quelques pas de la porte, afin que jepusse l'appeler de ma fentre.

    Ma vie, vous la devinez? Tout le jour, je suivais lesdfrichements et les plantations, je chassais un peu, j'allais

  • dner avec les officiers des postes voisins, ou bien ilsvenaient dner chez moi.

    Quant aux... plaisirs - je vous les ai dits. Alger m'offraitles plus raffins; et de temps en temps, un Arabecomplaisant et compatissant m'arrtait au milieu d'unepromenade pour me proposer d'amener chez moi, la nuit,une femme de tribu. J'acceptais quelquefois, mais, le plussouvent, je refusais, par crainte des ennuis que celapouvait me crer.

    Et, un soir, en rentrant d'une tourne dans les terres, aucommencement de l't, ayant besoin de Mohammed,j'entrai dans sa tente sans l'appeler. Cela m'arrivait toutmoment.

    Sur un de ces grands tapis rouges en haute laine duDjebel-Amour, pais et doux comme des matelas, unefemme, une fille, presque nue, dormait, les bras croiss surses yeux. Son corps blanc, d'une blancheur luisante sousle jet de lumire de la toile souleve, m'apparut comme undes plus parfaits chantillons de la race humaine quej'eusse vus. Les femmes sont belles par ici, grandes, etd'une rare harmonie de traits et de lignes.

    Un peu confus, je laissai retomber le bord de la tente etje rentrai chez moi.

    J'aime les femmes! L'clair de cette vision m'avaittravers et brl, ranimant en mes veines la vieille ardeurredoutable qui je dois d'tre ici. Il faisait chaud, c'tait enjuillet, et je passai presque toute la nuit ma fentre, les

  • yeux sur la tache sombre que faisait terre la tente deMohammed.

    Quand il entra dans ma chambre, le lendemain, je leregardai bien en face, et il baissa la tte comme un hommeconfus, coupable. Devinait-il ce que je savais?

    Je lui demandai brusquement: - Tu es donc mari, Mohammed? - Je le vis rougir et il balbutia: - Non, moussi! Je le forais parler franais et me donner des leons

    d'arabe,