« Le paradis et l’enfer s’©taient enlac©s dans...

Click here to load reader

download « Le paradis et l’enfer s’©taient enlac©s dans le ventre ... Ma naissance a eu pour mission

of 12

  • date post

    14-Sep-2018
  • Category

    Documents

  • view

    213
  • download

    0

Embed Size (px)

Transcript of « Le paradis et l’enfer s’©taient enlac©s dans...

  • k i m t h u y

    ru

    Le paradis et lenfer staient enlacs dans le ventre de notre bateau. Le paradis promettait un tournant dans notre vie, un nouvel avenir, une nouvelle histoire. Lenfer, lui, talait nos peurs : peur des pirates, peur de mourir de faim, peur de sintoxiquer avec les biscottes imbibes dhuile moteur, peur de manquer deau, peur de ne plus pouvoir se remettre debout, peur de devoir uriner dans ce pot rouge qui passait dune main lautre, peur que cette tte denfant galeuse ne soit contagieuse, peur de ne plus jamais fouler la terre ferme, peur de ne plus revoir le visage de ses parents assis quelque part dans la pnombre au milieu de ces deux cents personnes. ru est le rcit dune rfugie vietnamienne, une boat people dont les souvenirs deviennent prtexte tantt lamusement, tantt au recueillement, oscillant entre le tragique et le comique, entre Saigon et Granby, entre le prosaque et le spirituel, entre les fausses morts et la vraie vie.

    9 7 8 2 7 6 4 8 0 4 6 3 6

    ISBN 978-2-7648-0463-6

    Ne Saigon, Kim Thy est arrive au Qubec 10 ans. Elle a t tour tour couturire, interprte, avocate, restauratrice (chef-propritaire de Ru de Nam) et chroniqueuse culinaire. Elle livre ici sa premire uvre.

    ru_couv_finale.indd 1ru_couv_finale.indd 1 17/07/09 09:39:1617/07/09 09:39:16

  • ru

    k i m t h u y

    ru_mep.indd 5ru_mep.indd 5 07/10/09 13:52:5007/10/09 13:52:50

  • En franais, ru signifie petit ruisseau et, au fi gur, coulement (de larmes, de sang, dargent) (Le Robert historique). En vietnamien, ru signifie berceuse , bercer .

    ru_mep.indd 7ru_mep.indd 7 07/10/09 13:52:5007/10/09 13:52:50

  • Aux gens du pays.

    ru_mep.indd 9ru_mep.indd 9 07/10/09 13:52:5007/10/09 13:52:50

  • ru

    11

    Je suis venue au monde pendant loffensive du Tt, aux premiers jours de la nou-velle anne du Singe, lorsque les longues chanes de ptards accroches devant les maisons explosaient en polyphonie avec le son des mitraillettes.

    Jai vu le jour Saigon, l o les dbris des ptards clats en mille miettes coloraient le sol de rouge comme des ptales de cerisier, ou comme le sang des deux millions de soldats dploys, parpills dans les villes et les villages dun Vietnam dchir en deux.

    Je suis ne lombre de ces cieux orns de feux dar-tifi ce, dcors de guirlandes lumineuses, traverss de roquettes et de fuses. Ma naissance a eu pour mission de remplacer les vies perdues. Ma vie avait le devoir de continuer celle de ma mre.

    ru_mep.indd 11ru_mep.indd 11 07/10/09 13:52:5007/10/09 13:52:50

  • ru

    12

    Je mappelle Nguyn An Tinh et ma mre, Nguyn An Tinh. Mon nom est une simple variation du sien puisque seul un point sous le i me diffrencie delle, me distingue delle, me dissocie delle. Jtais une extension delle, mme dans le sens de mon nom. En vietnamien, le sien veut dire environnement paisible et le mien, intrieur paisible . Par ces noms presque interchangeables, ma mre confi rmait que jtais une suite delle, que je continuerais son histoire.

    LHistoire du Vietnam, celle avec un grand H, a djou les plans de ma mre. Elle a jet les accents de nos noms leau quand elle nous a fait traverser le golfe du Siam, il y a trente ans. Elle a aussi dpouill nos noms de leur sens, les rduisant des sons la fois trangers et tranges dans la langue franaise. Elle est surtout venue rompre mon rle de prolongement naturel de ma mre quand jai eu dix ans.

    ru_mep.indd 12ru_mep.indd 12 07/10/09 13:52:5007/10/09 13:52:50

  • ru

    13

    Grce lexil, mes enfants nont ja-mais t des prolongements de moi, de mon histoire. Ils sappellent Pascal et Henri et ne me ressemblent pas. Ils ont les cheveux clairs, la peau blanche et les cils touffus. Je nai pas prouv le sentiment naturel de la maternit auquel je mattendais quand ils taient accrochs mes seins trois heures du matin, au milieu de la nuit. Linstinct maternel mest venu beau-coup plus tard, au fi l des nuits blanches, des couches souilles, des sourires gratuits, des joies soudaines.

    Cest seulement ce moment-l que jai saisi lamour de cette mre assise en face de moi dans la cale de notre bateau, tenant dans ses bras un bb dont la tte tait couverte de crotes de gale puantes. Jai eu cette image sous les yeux pendant des jours et peut-tre aussi des nuits. La petite ampoule suspendue au bout dun fi l retenu par un clou rouill diffusait dans la cale une faible lumire, toujours la mme. Au fond de ce bateau, le jour ne se distinguait plus de la nuit. La constance de cet clairage nous protgeait de lim-mensit de la mer et du ciel qui nous entouraient. Les gens assis sur le pont nous rapportaient quil ny avait plus de ligne de dmarcation entre le bleu du ciel et le bleu de la mer. On ne savait donc pas si on se dirigeait vers le ciel ou si on senfonait dans les profondeurs de leau. Le paradis et lenfer staient enlacs dans le ventre de notre bateau. Le paradis promettait un tournant dans notre vie, un nouvel avenir, une nou-velle histoire. Lenfer, lui, talait nos peurs : peur des pirates, peur de mourir de faim, peur de sintoxiquer avec les biscottes imbibes dhuile moteur, peur de manquer deau, peur de ne plus pouvoir se remettre

    ru_mep.indd 13ru_mep.indd 13 07/10/09 13:52:5007/10/09 13:52:50

  • ru

    14

    debout, peur de devoir uriner dans ce pot rouge qui passait dune main lautre, peur que cette tte den-fant galeuse ne soit contagieuse, peur de ne plus jamais fouler la terre ferme, peur de ne plus revoir le visage de ses parents assis quelque part dans la pnombre au milieu de ces deux cents personnes.

    ru_mep.indd 14ru_mep.indd 14 07/10/09 13:52:5007/10/09 13:52:50

  • ru

    15

    Avant que notre bateau ait lev lancre en pleine nuit sur les rives de Rach Gi, la majorit des passagers navait quune peur, celle des communistes, do leur fuite. Mais, ds quil a t entour, encercl dun seul et uniforme horizon bleu, la peur sest transforme en un monstre cent visages, qui nous sciait les jambes, nous empchait de ressentir lengourdissement de nos muscles immobiliss. Nous tions fi gs dans la peur, par la peur. Nous ne fermions plus les yeux quand le pipi du petit la tte galeuse nous arrosait. Nous ne nous pincions plus le nez devant le vomi de nos voisins. Nous tions engourdis, empri-sonns par les paules des uns, les jambes des autres et la peur de chacun. Nous tions paralyss.

    Lhistoire de la petite fi lle qui a t engloutie par la mer aprs avoir perdu pied en marchant sur le bord sest propage dans le ventre odorant du bateau comme un gaz anesthsiant, ou euphorique, qui a transform lunique ampoule en toile polaire et les biscottes imbibes dhuile moteur en biscuits au beurre. Ce got dhuile dans la gorge, sur la langue, dans la tte nous endormait au rythme de la berceuse chante par ma voisine.

    ru_mep.indd 15ru_mep.indd 15 07/10/09 13:52:5007/10/09 13:52:50

  • ru

    16

    Mon pre avait prv u, si notre fa -mille tait capture par des communistes ou des pirates, de nous endormir pour toujours, comme la Belle au bois dormant, avec des pilules de cyanure. Pendant longtemps, jai voulu lui demander pourquoi il navait pas pens nous laisser le choix, pourquoi il nous aurait enlev la possibilit de survivre.

    Jai cess de me poser cette question quand je suis devenue mre, quand monsieur Vinh, chirurgien de grande rputation Saigon, ma racont comment il a mis ses cinq enfants, lun aprs lautre, seuls, du garon de douze ans la petite fi lle de cinq ans, sur cinq bateaux diffrents, cinq moments diffrents, pour les envoyer au large, loin des charges des auto-rits communistes qui pesaient contre lui. Il tait cer-tain de mourir en prison puisquon laccusait davoir tu des camarades communistes en les oprant, mme si ces derniers navaient jamais mis les pieds dans son hpital. Il esprait sauver un, peut-tre deux de ses enfants en les lanant la mer. Jai rencontr monsieur Vinh sur les marches dune glise, quil dneigeait lhiver et balayait lt pour remercier le prtre qui lavait remplac auprs de ses enfants, les levant les cinq, lun aprs lautre, jusqu leur matu-rit, jusqu sa sortie de la prison.

    ru_mep.indd 16ru_mep.indd 16 07/10/09 13:52:5007/10/09 13:52:50

  • ru

    17

    Je nai pas cri ni pleur quand on ma annonc que mon fils Henri tait emprisonn dans son monde, quand on ma confi rm quil est de ces enfants qui ne nous entendent pas, qui ne nous parlent pas, mme sils ne sont ni sourds ni muets. Il est aussi de ces enfants quil faut aimer de loin, sans les toucher, sans les embrasser, sans leur sourire parce que chacun de leurs sens serait violent tour tour par lodeur de notre peau, par lintensit de notre voix, par la texture de nos cheveux, par le bruit de notre cur. Il ne mappellera probablement jamais maman avec amour, mme sil peut prononcer le mot poire avec toute la rondeur et la sensua-lit du son oi. Il ne comprendra jamais pourquoi jai pleur quand il ma souri pour la premire fois. Il ne saura pas que, grce lui, chaque tincelle de joie est devenue une bndiction et que je livrerai toujours les combats contre lautisme, mme si davance je le sais invincible.

    Davance, je suis vaincue, dnude, vaine.

    ru_mep.indd 17ru_mep.indd 17 07/10/09 13:52:5007/10/09 13:52:50

  • ru

    18

    Quand jai v u les premiers bancs de neige travers le hublot de lavion laroport de Mirabel, je me suis aussi sentie dnude, sinon nue. Malgr mon pull orange manches courtes achet au camp de rfugis en Malaisie avant notre dpart pour le Canada, malgr mon chandail de laine brune tricot grosses mailles par des Vietnamiennes, jtais nue. Nous tions plusieurs dans cet avion nous ruer vers les fentres, la bouche entrouverte et lair bahi. Aprs avoir vcu un long sjour dans des lieux sans lumi